Abdellatif Laâbi : Culture et engagement

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Militant progressiste, le poète Abdellatif Laabi n’a pas perdu une once de son souffle en faveur de l’avènement d’une société où la culture sera célébrée autrement au même titre que l’intellectuel. Rien d’étonnant à ce que son engagement poétique expire aussi ses convictions politiques pour un autre Maroc.

Abdellatif Laâbi est, sans conteste, un intellectuel universel, connu pour son engagement inconditionnel en faveur d’un « sursaut de l’humain à l’homme». A travers une œuvre multiforme et foisonnante, il travaille sans répit pour instaurer un édifiant dialogue entre les hommes et les différentes cultures. Il serait réducteur de considérer ce grand poète comme un simple homme révolté, dont la pensée est aux antipodes de l’oppression, toutes catégories confondues. Car Laâbi est aussi un homme qui mène un autre combat contre l’hégémonie des cultures, contre le chauvinisme et les « identités meurtrières ». Hanté par la condition humaine, il n’a de cesse d’interroger de plus près les rapports entre les hommes. Il en fait une ode à l’amour, à l’amitié et au culte de la différence. La place de la cité et de la société est nodale dans tous ses écrits. Cela témoigne d’une volonté de contribuer au renouvellement de la culture, et ce dès les premiers moments de l’indépendance. L’expérience de Souffles représente, à bien des égards, le début d’une réflexion menée par Laâbi et une pléthore d’écrivains et poètes marocains autour de questions brûlantes, à même de dynamiter à la fois le champ littéraire, la création artistique que les idées politiques. La revue Souffles était une sorte de tribu(ne) à travers laquelle des voix avaient essayé d’énoncer leur désir de changement pour l’intérêt du Maroc. Le rêve était de voir le pays évoluer dans tous les sens, se décoloniser sur tous les fronts. Ce rêve continue à être pressant chez Laâbi. Son livre L’Autre Maroc traduit ce rêve permanent de voir le pays changer dans la bonne voie. D’où son combat pour la liberté d’expression et les droits de l’Homme de manière générale. Combat nourri de remises en question de la société postcoloniale et confronté à maints défis que l’Homme de lettres se doit de relever. Dans une Lettre ouverte à l’Equipe de Tel Quel, Laâbi énonce : « notre tâche n’est-elle pas d’abord et avant tout d’accompagner avec le maximum d’attentions le Maroc qui bouge, intègre à grands pas la modernité, reconnait les bienfaits du pluralisme et se bat au quotidien pour faire avancer le projet démocratique? ». La culture demeure pour lui l’un des leviers puissants permettant de réussir le projet démocratique. Sans une véritable démocratie, la culture est menacée, fragilisée, voire minorée. La littérature en particulier ne saurait évoluer dans un contexte marqué par la chape de l’uniformisme sclérosant. Aux yeux de Laâbi, la littérature doit se lancer dans l’aventure de revisiter l’humain, de le célébrer. Selon Jacques Alessandra, l’écriture chez Laâbi est « une aventure héroïque de refaire l’homme et l’histoire » . En effet, il a entrepris un colossal travail en 2005 afin de préserver la mémoire culturelle, du passé et du présent. Laquelle est le meilleur bouclier contre l’amnésie et l’oubli. Ce travail consiste à dédier une anthologie à la poésie marocaine, allant de l’indépendance à nos jours. La poésie est l’un des supports de cette mémoire que l’auteur cherche à pérenniser. Elle est aussi l’espace où se profilent en liberté les idées de la tolérance, de la paix et de l’amour. Nous lisons sur la quatrième de couverture de ladite anthologie: «elle a constitué un pôle de désobéissance éthique et de résistance sans faille. Face aux fermetures identitaires, elle a défendu et illustre avec confiance les vertus du pluralisme linguistique » .
Laâbi n’est pas un poète qui vit dans une tour d’ivoire. C’est un intellectuel qui œuvre dans le sens de promouvoir la culture marocaine, dans sa richesse et diversité. Ce n’est pas par hasard qu’il a présidé, entre 2003 et 2005, aux destinées du Fonds d’Aide au Cinéma National. S’agissant de cette expérience, il dresse le bilan suivant sur son site officiel : « nous avons œuvré sans préjugés idéologiques ou esthétiques pour un panorama de création ou tous les genres, les thèmes et les formes d’écriture puissent être représentés. Tout en respectant les opinions et la liberté des créateurs, nous avons exercé notre vigilance face au moindre discours susceptible d’induire l’intolérance, l’obscurantisme et le sexisme. J’aimerais que nos concitoyens méditent ce que nombre de nos cinéastes talentueux nous apportent par ces temps de discours stériles, de désarroi et de périls. Grâce à eux, c’est un autre Maroc qui nous est donné à voir et à entendre ».
Outre le champ culturel et artistique, Laâbi s’adonne dans L’Autre Maroc à un diagnostic des maux qui rongent la société marocaine. Laquelle ne parvient pas à se décoloniser, à réussir une réelle praxis de la politique et de la démocratie, en dépit du printemps arabe et de l’engouement qu’il a suscité chez le peuple marocain. L’auteur place beaucoup d’espoir dans la jeunesse qui sera amenée à relever des défis, à séparer religion et politique, à s’investir dans les partis politiques… Bien que le bilan dressé soit assez négatif, nous lisons dans ce livre quelques notes d’espoir et d’optimisme quant à l’avenir du pays. L’auteur propose quelques pistes de nature à enclencher le changement. Entre autres, il s’agit du développement urgent du secteur de l’enseignement, de la création d’une force citoyenne capable de dissiper le flou planant sur le champ politique marocain et en mesure de porter le projet démocratique. Le livre est aussi un appel à une réhabilitation urgente de la culture et du statut de l’intellectuel dans la société d’aujourd’hui. Tant que la culture est minorée, reléguée au second plan, il y aura péril en la demeure !

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