Covid-19, la valse des milliards

Et voilà que des centaines de millions de dirhams affluent à grand renfort de publicité à l’appel du souverain. Mais à y regarder de près, cet élan de charité, l’on se rend vite compte qu’une telle action n’est point fortuite, et surtout moins gratuite. Elle est la stricte continuité d’autres opérations quasi similaires menées à travers le monde depuis des décennies.

Le rôle d’un État est d’assurer le bien-être de ses citoyens, de tous ses citoyens. Pour atteindre un tel objectif, il se doit de prélever des impôts directs ou indirects auprès des personnes physiques ou morales. Pour qu’ils soient bien perçus et par conséquent acceptés par le citoyen, ces impôts doivent être justes ce qui veut dire au prorata de la richesse des contribuables. C’est ce qu’on appelle le consentement à l’impôt, essentiellement l’impôt progressif sur le revenu.  

Bien entendu, ces recettes servent à investir et à faire fonctionner de façon efficiente des domaines variés tels l’éducation, la santé, la sécurité, la justice, la préservation de l’environnement etc. Dans son quotidien, le citoyen voit à quoi sert l’argent prélevé sur ses revenus et en profite bien évidement. Par son vote souverain, il choisit le programme politique et économique qui répond le plus à ses besoins de manière libre. C’est de façon succincte, le désir des révolutionnaires français guidés dans leur action par la philosophie des Lumières qui avaient pour objectif initial l’abolition des privilèges.  

Plus tard, cette action a été menée dans le cadre de ce qui est communément appelé l’État Providence. Du berceau au linceul, le citoyen sait qu’il dispose d’un filet de sécurité en cas de besoin : maladie, chômage, accident, retraite… Au lendemain de la 2ème Guerre mondiale, cette gouvernance fut plébiscitée par les pays scandinaves, la France et bien d’autres pays. L’État Providence montre aujourd’hui, comme hier, son efficacité au regard de critères tels l’Indice de développement humain… 

Aux Etats-Unis, l’impôt fût un levier majeur de l’état providence

Chantre du libéralisme, les États-Unis n’étaient pas loin d’épouser cette doctrine, mais à leur manière. C’est ainsi que le taux supérieur de l’impôt sur le revenu a oscillé entre 60 et 94 % des années 30 jusqu’au début des années 80. Dans une interview accordée à nos confrères de Libération en date du 21 mars 2019, l’économiste Florentin Aftalion tempère ce taux en disant que « des études récentes ont démontré qu’à coup d’innombrables déductions et exceptions, le 1% des américains les plus riches n’auraient été taxés qu’à hauteur de 60 % de leur revenu » !  

Inimaginable aujourd’hui, et pourtant c’était vrai jusqu’à l’arrivée de Ronald Reagan qui, avec Mme Thatcher, ont formé un couple d’une redoutable efficacité qui, à partir de la fin des années 70, a radicalement changé la donne. 

Ces deux dirigeants farouches opposants à l‘État Providence ont légiféré à tout va pour assécher ses caisses en diminuant les impôts des contribuables les plus riches. Cette tendance baissière ne s’est point arrêtée bien au contraire. Avec la mondialisation et la libre circulation des capitaux à travers le monde, les gouvernements furent contraints de caresser les plus fortunés dans le sens du poil de peur de les voir déguerpir sous des cieux fiscaux plus cléments et par moment des plus occultes.

Les scandales à répétition des paradis fiscaux ont mis à nu ces derniers temps des pratiques rondement menées par des banques et des cabinets conseil aux pratiques condamnables. Et pour rajouter une couche aux millefeuille déjà surchargé, sur fond de conseils éclairés du FMI, de la Banque Mondiale et autres lobbies carnassiers, ces gouvernants se sont empressés de privatiser tous les secteurs rentables, affaiblissant encore plus le rôle de l’État et services publics jugés non lucratifs.

Le service public de l’éducation n’est plus perçu comme un investissement dans les générations futures mais plutôt un fardeau. De son temps, un certain ministre en France a parlé de « dégraisser le Mammouth », une phrase restée dans les annales de la bêtise et qui a certainement coûté cher à son premier ministre de l’époque, un certain Lionel Jospin dans sa quête de l’Élysée en 2002. 

Au Maroc…échapper à l’impôt va de l’art subtil …à « Ala Aïnik A ben Addi »  

Mais cessons de regarder ailleurs, revenons au Maroc. Dans un pays comme le nôtre où l’impôt n’est pas perçu comme un devoir de chaque personne physique ou morale, lui échapper est devenu un art, tantôt subtil, tantôt au vu et au su de tout le monde :  « Ala Ainik A ben Addi »

Et même si d’honnêtes citoyens, et osons croire qu’ils représentent la majorité de nos compatriotes, s’en acquittent, ils se posent la question légitime : où va mon impôt ? Nul besoin d’une grande perspicacité pour se rendre compte de la dégradation rapide et dangereuse des services publics.

L’école, l’hôpital, les transports publics, la sécurité civile ne sont que des coquilles vides que dire des souches mortes. Le verni ne cesse de craquer de partout. Il suffit pour cela de regarder les réseaux sociaux qui grouillent de vidéos où les effets néfastes de la corruption expriment l’incurie structurelle de nos services publics. Une monnaie courante.

Dès lors, à chaque fois que l’occasion se présente, ils sont nombreux nos concitoyens, les mieux formés d’entre nous, à quitter, le cœur serré, le Maroc non pas pour fuir l’impôt, mais tout simplement pour s’en acquitter ailleurs. Ailleurs, c’est aujourd’hui le Canada, un pays avec une tradition d’accueil, un pays où les services publics, entre autres d’éducation et de santé, sont encore des plus performants dans le monde. Ne se cramponnent alors à notre terre chérie que les plus miséreux forcément exploités par les fortunés qui, à coup de passe-droits, ont accès à tout et comble de tout, à moindre frais !  

Avec la création dans l’urgence du fonds pour contrer les effets néfastes du Covid-19, les voilà transformés par la magie de la communication en samaritains. Certes, on n’a nul doute sur la sincérité d’une poignée d’entre eux, femmes et hommes de bonne volonté, des amoureux de la patrie qui, loin de la lumière médiatique, sont connus pour leur attachement à leur pays.

Ceux-là, leur générosité restera légendaire. Mais au milieu de ces bonnes âmes, il y a bel et bien une belle brochette de parvenus qui s’en tirent à bon compte. Soit tous ceux qui sont mis à l’index par les Marocains qui assistent, médusés, à la montée fulgurante de leurs fortunes dont l’origine reste opaque.

Les uns et les autres savent qu’on n’est pas dupes de leur générosité calculée. C’est d’autant plus vrai qu’à la lecture d’une note de la Direction générale des impôts, on surligne que les dons sont totalement déductibles de ce qu’ils doivent au Trésor général. In fine, c’est toujours les mêmes qui payent  à votre place, sans couronne ni gloire. 

Des dons au parfum de charité intéressée

Il y a là un mauvais remake des dons qui ont afflué pour la reconstruction de la cathédrale Notre Dame de Paris. Face à l’émoi, que dire au scandale que cette charité intéressée a suscité auprès de l’opinion française, le gouvernement a rétropédalé pour annoncer que lesdits dons ne seraient plus déductibles des impôts. C’est un pernicieux tour de passe-passe qui ne dupe personne. Donner d’une main dans la lumière médiatique pour recevoir d’une autre, le secret bancaire et fiscal aidant.  

Si vous voulez vous racheter une virginité, l’occasion est belle de porter à bras le corps des hôpitaux en totale déshérence. En sus des prières de vos obligés, on vous accordera une plaque commémorative pour saluer votre action.

L’hôpital de Ben Smim, comme celui de Ben Ahmed, pour ne citer que ceux-là, invitent les bonnes âmes à les prendre en charge pour en refaire ce qu’ils ont toujours été : des centres de soins ouverts au public. Et quand bien même on se soucierait de « la rentabilité » de tout investissement dans ce sens, toute inquiétude pourrait disparaître si on tente de faire de ces deux structures, en parallèle, des centres de recherches médicales capables de capter les ressources humaines locales. 

On peut multiplier les exemples à foison dans un pays où on découvre que la désertification ne concerne pas que les terres traditionnellement arables. Le désert médical est là pour le confirmer à ceux qui s’envolent ailleurs pour soigner le moindre petit bobo… Que ce soit à titre privé, ceux qui ont les moyens peuvent se permettre ce luxe, où non. Allez fouiner dans les comptes de la CNOPS, entre autres caisses, pour débusquer la saignée des devises… 

 

Chassez le naturel, il revient au galop…

 

Face au Covid-19, les gouvernants du monde entier qui ont fait le choix de sacrifier le bien être légitime de leurs citoyens sur l’autel de l’égoïsme d’une poignée de richissimes familles déversent des larmes de crocodile sur les hôpitaux décharnés et des services publics à l’agonie.

Ils chantent les louanges du personnel hospitalier envoyé à la guerre mais sans minutions. Un personnel hospitalier ayant le pouvoir de Dieu puisqu’il a entre ses mains le pouvoir de prolonger ou d’écourter la vie des patients qui affluent. Un pouvoir pour lequel ils ne sont nullement préparés et pour lequel ils n’ont jamais prêté serment. Comme pansement à ces plaies béantes qui ne sont pas prêtes de cicatriser, on claironne la reconnaissance de la nation, on fait miroiter des moyens humains et matériels pour que cette guerre soit « la der des der ». 

Qu’on se le dise, chaque mort est une défaite face au Covid19. Les tristes généraux responsables de cette débâcle sont nos politiques qui face à l’adversité se sont révélés au mieux des amateurs pour ne pas dire au pire des incompétents dans la gestion d’une crise annoncée depuis décembre 2019. Mais la mémoire des peuples est parfois courte et la manipulation redoutable.

A coup sûr une fois le Tsunami du Covid 19 passé, ces flots de louanges hypocrites et ces chapelets de lamentations seront vite oubliés au nom de la sacro-sainte croissance et de la déesse rentabilité.  On l’a bien vu avec la crise de 2008 où l’économie réelle et la sueur des plus faibles a sauvé les banques responsables, que dire coupables, d’un fiasco digne d’octobre 1929. A grand renfort de médias à leurs bottes, ces grands magnats ont promis : plus jamais ça ! Mais l’appât du gain dans un monde où les règles sont déconstruites au profit des puissants s’avère plus fort que les incantations stériles des politiques impuissants. En somme chassez le naturel il revient au galop ! 

Comments (0)
Add Comment