Economie bleue : Pour une exploitation durable du potentiel halieutique 

Avec deux façades maritimes s’étendant sur 3500 km de littoral, 2 millions de km² de zone économique maritime exclusive, un patrimoine halieutique important et des ressources énergétiques fossiles et renouvelables, le Maroc jouit d’un important capital maritime.  Durant les 20 dernières années, le Maroc s’est doté de stratégies sectorielles qui couvrent plusieurs activités liées directement ou indirectement au capital maritime et au milieu marin. Toutefois, une nouvelle vision s’impose afin de libérer les potentialités de création de richesses et d’emplois, de valoriser le potentiel des secteurs liés à l’économie bleue, tout en préservant les écosystèmes marins, selon une approche inclusive, durable et intégrée.

Fournisseurs de services essentiels et garants de la biodiversité, les écosystèmes océaniques et d’eau douce assurent l’alimentation et les moyens d’existence de millions de personnes. Cependant, la pollution, la surexploitation, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée et les changements climatiques font peser une grave menace sur les écosystèmes aquatiques.  En plus des contraintes et pressions liées à la dégradation des milieux, la surpêche (Efforts de pêche, Engins non adaptés, non-respect des périodes de reproduction et de recrutement) constitue une des plus importantes menaces. Au Maroc, même si ses eaux sont considérées parmi les plus poissonneuses au monde, plusieurs indices montrent que ces ressources ne sont pas inépuisables et qu’elles souffrent, comme toute autre ressource biologique, des répercussions des activités anthropiques et des prélèvements. Le chalutage constitue selon certains acteurs une menace réelle pour la pérennité des ressources et de leur habitat. En effet, les engins utilisés sont peu sélectifs et en raclant le fond causent des dégâts parfois considérables dans des milieux déjà fragilisés par bien d’autres activités humaines et des phénomènes naturels.  En dehors des ressources visées par la pêche, de nombreuses autres espèces sont au bord de l’extinction ou complètement disparues des côtes marocaines: la baleine bleue ou la baleine franche, qui jadis s’y reproduisaient, ne sont plus qu’un souvenir. De même, le phoque moine y survit très difficilement. Les algues, en particulier Gelidium sesquipedale, sont surexploitées malgré la réglementation qui régit son exploitation. La palourde qui était, il y a quelques années, très abondante dans la quasi-totalité des eaux saumâtres n’y est présente actuellement que dans quelques sites et avec des quantités et des tailles très réduites. Il est aujourd’hui, communément, admis que les ressources marines naturelles, partout dans le monde, sont pleinement exploitées et que tout effort de pêche ne peut se faire qu’au détriment de la pérennité de ces ressources.

Croissance bleue

Conscient de cette menace, le Royaume a commencé à consacrer de plus en plus d’attention au développement de la capacité économique nécessaire pour exploiter les écosystèmes aquatiques, et les services qu’ils fournissent, de manière durable. Dans cette perspective, il a souscrit naturellement à l’initiative «Croissance bleue» de la FAO. Il s’agit d’une approche innovante, intégrée et multisectorielle de la gestion des ressources aquatiques, destinée à retirer des biens et les services écosystémiques maximaux de l’utilisation des océans, des eaux continentales et des zones humides, et à apporter des avantages sociaux et économiques. L’objectif est de coordonner la gestion afin d’offrir une croissance inclusive qui contribue aux trois piliers (social, économique et environnemental) du développement durable ainsi qu’à la réduction de la pauvreté, de la faim et de la malnutrition. La croissance bleue repose sur le principe selon lequel les services écosystémiques fournis par les écosystèmes aquatiques sont essentiels au bien-être de l’homme – l’air que nous respirons, la nourriture que nous consommons et l’eau que nous buvons et utilisons pour nos cultures alimentaires. Les services écosystémiques marins, en particulier, représentent plus de 60 pour cent de la valeur économique de la biosphère de la planète.  L’utilisation d’un écosystème en vue d’en retirer des profits économiques et des avantages sociaux doit cependant se faire dans des conditions qui réduisent au minimum la dégradation de l’environnement. Lorsqu’un écosystème et ses services ne sont pas préservés, ou dans certains cas restaurés, il en résulte une érosion du capital naturel et une défaillance du système; celui-ci ne peut donc pas contribuer à l’amélioration de la sécurité alimentaire et des moyens d’existence ni à la réalisation de nombreux objectifs et cibles des ODD. L’initiative Croissance bleue vise à renforcer les effets de ces instruments d’orientation par une utilisation efficiente des ressources limitées, une réduction des empreintes carbone, la création d’emplois et des conditions de travail décentes. Et préconise trois grands types de mesures reposant sur la théorie du changement : un environnement porteur  à travers la mise en place des conditions appropriées (législation et incitations financières rationnelles), renforcement des capacités et mobilisation sociale; deuxièmement la transformation via la mise en œuvre de projets de démonstration ou de projets pilotes pour déterminer les interventions les plus appropriées et en tirer des enseignements; et enfin l’intégration systématique à travers l’élargissement et intégration des politiques, pratiques, incitations et techniques appropriées dans les programmes publics et les activités du secteur privé.

Le CESE y met du sien !

Le Conseil Economique Social et Environnemental (CESE) a, de son côté, mené une réflexion dont  l’objectif est d’identifier, de valoriser et de développer les potentialités de l’économie bleue afin d’en faire un pilier du modèle de développement du Maroc de demain. A cet effet, le Conseil prône l’adoption d’une Stratégie Nationale de l’Economie Bleue durable et inclusive, adaptée aux vocations régionales et déployée autour des secteurs économiques traditionnels tels que la pêche, le tourisme et les activités portuaires, tout en développant de nouveaux secteurs porteurs à forts potentiels de croissance (aquaculture, écotourisme, bioproduits marins ou biotechnologies, construction navale, etc.). Les projets relatifs à la mise en œuvre de cette stratégie devraient être élaborés à la fois en concertation avec les citoyens et les acteurs concernés, tout en ayant pour premier objectif de favoriser l’accès aux services et aux ressources maritimes à toutes les catégories sociales. La gouvernance de cette stratégie serait confiée à une commission interministérielle dédiée, auprès du Chef de Gouvernement, qui optimiserait la coordination entre les politiques sectorielles. Par ailleurs, le CESE recommande d’assurer une meilleure valorisation des produits de la mer par le développement d’une aquaculture écoresponsable, d’une offre de services portuaires en soutenant le développement du pavillon marocain et en encourageant le déploiement d’écosystèmes intégrés pour la construction et la réparation navale. Il suggère également de réorienter progressivement le développement de l’offre touristique balnéaire, d’en réduire l’impact sur les écosystèmes environnementaux et de développer de manière forte l’écotourisme à travers les activités sportives, balnéaires, de découverte, tout en impliquant la communauté locale en amont. Le Conseil appelle à investir dans la recherche et l’innovation autour des nouvelles filières liées à la valorisation des services de la mer, notamment en ce qui concerne le développement des biotechnologies marines et des énergies renouvelables ainsi que les activités de dessalement écologiquement responsable et l’exploration et l’exploitation minières et fossiles, domaines qui présentent des synergies à fort potentiel. Le rapport du CESE préconise aussi de développer l’offre de croisière, de plaisance et des sports nautiques. Il recommande de lancer des initiatives culturelles autour de la mer et de ses activités en mettant en valeur les traditions culturelles des populations du littoral (événements maritimes, concours et compétitions, etc.). Par ailleurs, il a mis l’accent sur la nécessité d’assurer une planification spatiale maritime au niveau territorial pour une économie globale et intégrée et de renforcer le rôle central des territoires dans le développement des secteurs de l’économie bleue dans le cadre de la régionalisation avancée. Enfin, le rapport a mis en exergue l’importance d’introduire les métiers de l’économie bleue dans l’éducation et la formation professionnelle, en créant davantage de cursus universitaires spécialisés dans les domaines maritimes, pour une main d’œuvre bleue qualifiée et compétente.

 

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