L’Omerta française : À qui profite le crime nucléaire au Sahara ?

Les essais nucléaires et la réparation des préjudices qui y sont associés demeurent des questions encore brûlantes dans plusieurs pays occidentaux. Si le gouvernement du Royaume-Uni a adopté une attitude d’indifférence hostile, avec la complicité du pouvoir australien, qui a régulièrement débouté les victimes de leurs demandes d’indemnisation, les États-Unis, quant à eux, ont pris des mesures compensatoires certes mais insuffisantes. La France, autre puissance nucléaire, se trouve pour sa part dans une position intermédiaire. Les 210 essais nucléaires réalisés entre 1960 et 1996 ont pourtant eu des conséquences à la fois sanitaires et environnementales, longtemps niées par l’État français pour diverses raisons.
Dans ce contexte, l’ouvrage de Chakib Abdessalam, suscite donc un légitime intérêt au regard de la question victimale. Depuis 1996, les démarches de multiples civils et militaires concernés par les retombées des essais atmosphériques polynésiens ont fini par aboutir à la loi Morin n° 2010-2 du 5 janvier 2010, qui prévoit une procédure d’indemnisation des victimes dont les souffrances et les pathologies peuvent être liées aux essais nucléaires français menés dans le Pacifique.
Indépendamment de cette démarche d’ouverture, un grand silence et des tabous entourent toujours les essais nucléaires conduits dans le Sahara au cours des années 1960. Dans son ouvrage, Chakib Abdessalam souligne, à juste titre, que tout un travail mémoriel reste encore à entreprendre. Notons aussi que « la poursuite du travail conjoint concernant les lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences ainsi que la pose de mines aux frontières » a été clairement préconisé par l’historien Benjamin Stora dans son récent rapport remis le 20 janvier 2021 au Président Macron. Une section consacrée à ces essais nucléaires en pourrait être le premier jalon.
L’auteur vilipende et dénonce, avec un style à la fois littéraire et polémique, l’arrogance coloniale française, le déni des conséquences délétères des expériences militaires sur les populations, et plus particulièrement le saccage du Sahara, territoire pourtant unique par sa flore et sa faune endémique et son environnement fragile et sensible. L’auteur met sa parfaite connaissance et expertise du terrain au service de sa cause. Celle des peuples nomades du Sahara, utilisés comme des cobayes non seulement par la puissance coloniale, mais aussi par le pouvoir algérien après la guerre d’indépendance.
L’auteur en fustige la corruption, l’incompétence et va même plus loin en affirmant que le FLN a trahi les Touaregs et les autres peuples sahariens dès les accords d’Évian, récemment dénoncés par la société civile de la diaspora, en accordant à la France d’y poursuivre ses essais et mises au point d’armes spéciales, bactériologiques, chimiques, biologiques, spatiales, balistiques et essais nucléaires plusieurs décennies durant. D’ailleurs, l’auteur parle même de « colonisation du Sahara central » par Alger, alors que ce territoire est selon les historiens du Maghreb d’une « marocanité millénaire ».
D’ailleurs, Chakib Abdessalam salue le courage du sultan du Maroc Mohammed V, dès 1956, puis en 1958 à Monrovia et à l’Onu avec les premiers grands panafricanistes, qui écrivit une lettre de refus au Général De Gaulle en mars 1960 après que ce dernier l’ai informé trois jours avant l’explosion de la deuxième bombe atomique au-dessus de Reggane pour lui faire part de son opposition résolue aux essais nucléaires perpétrés au Touat, avec l’opération « Gerboise bleue » conduite le 13 février précédent à Reggane, au lieu-dit « Hammoudia ».
A contrario, l’auteur dénonce la lâcheté des militaires algériens. Il n’est guère plus souple avec certaines manifestations du Hirak, dont il estime que les tendances anti-françaises ont été inspirées par un pouvoir algérien incompétent mais prompt à rejeter la faute vers Paris, Rabat et l’impérialisme occidental. Cela étant, le lecteur ne peut que soutenir la population du grand Sahara, victime collatérale de la colonisation française, de la complicité et de la duplicité du FLN de l’époque, et plus tard de l’hostilité et du pillage de la junte militaire du pouvoir algérien.
Chakib Abdessalam brosse un portrait élogieux, sincère et émouvant des victimes de cette hécatombe. Il apparaît d’ailleurs que la décision d’implanter un centre d’essais nucléaires dans cette partie du Sahara a aussi entraîné une forme de désastre culturel en détruisant des modes de vie séculaires, voire millénaires, pour les remplacer brutalement par une sédentarisation forcée assortie d’une féroce paupérisation. En outre, l’auteur appelle les responsables de cette situation à réparer autant que possible leurs immenses dégâts jusqu’à présent impunis, dans une optique de justice mémorielle et de droit humain élémentaire.
La véhémence qui submerge à certains moments le livre, et l’emploi d’un langage poético- métaphorique peut parfois dérouter mais ce style est bien celui des traditions orales historiques authentiques des populations sahariennes et touarègues à qui il donne la parole. Le sujet abordé est fort, dense et complexe et débouche au final sur la situation actuelle catastrophique de la région centrale du grand Sahara transformé en mouroir et qui mérite de susciter de plus amples débats des deux côtés de la Méditerranée. La lecture de l’ouvrage demeure néanmoins fortement conseillée à toute personne qui souhaite en savoir plus sur une page de l’histoire des relations tumultueuses et chaotiques franco-maghrébines encore fort méconnue du grand public et qui désire plus largement aborder sur de nouvelles visions la géopolitique du Maghreb, du Sahara et du Sahel.
« À qui profite le crime nucléaire au Sahara ? Nucléaire, bactériologique, chimique, biologique, balistique, spatial, pétrole, or », de Chekib Abdessalam, est paru dans la collection Allure saharienne (340p., Isbn 9782357591059), Éditions Alfabarre, Paris 2021. Il a été préfacé par Abderrahmane Mekkaoui,

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