Angela Davis, une vie de luttes : Justes causes

A 71 ans, Angela Davis n’a pas perdu sa foi en le combat pour les justes causes. Son parcours est couronné par une lutte sans merci contre le système carcéral, une des réminiscences du système esclavagiste. Une démarche intellectuelle assez singulière pour une universitaire qui rêve toujours de liberté.

Sous la présidence de Barak Obama, premier noir américain à squatter la Maison Blanche deux mandats durant, le racisme n’a pas disparu. Il y a un an, les brutalités policières envers des Noirs aux USA avaient défrayé la chronique. Brutalités qui n’en finissent pas. Les derniers développements intervenus dans le cas d’Eric Garner, afro-américain de 43 ans tué le 17 juillet 2014, sont symptomatiques des dérives d’une société éclatée. Le policier « blanc » qui avait asphyxié ce père de famille a été innocenté et « le dossier » lié à «l’homicide » constaté par le légiste a été «bouclé » moyennant 5,9 millions de dollars accordés par la ville de New York à la famille de la victime. Mais ce serait illusoire de croire qu’un tel dénouement est capable de tirer un trait sur un phénomène aussi malsain qu’éruptif. Profondément enraciné dans le déclassement social que le système capitaliste de « l’Empire » charrie dans son sillage. Mais bien au-delà de cette violence qui explose à la face du monde via la médiatisation, il est d’autres batailles « contre l’esclavagisme des temps modernes » dans lesquels s’engagent des militants US de la trempe d’Angela Davis. Pour cette battante, « même si des personnes noires ont conquis des positions hiérarchiques au niveau économique, social et politique (l’exemple le plus flagrant étant l’élection de Barack Obama en 2008), le racisme dont la grande majorité de la population noire est victime au niveau économique, carcéral et dans le système éducatif est bien plus important aujourd’hui qu’avant le mouvement des droits civiques. Les revendications du programme des Black Panther sont aussi pertinentes à l’heure actuelle, si ce n’est plus, que dans les années 1960 lorsqu’elles ont été formulées pour la première fois. »
Cette égérie du « mouvement noir » américain, née en 1944 en Alabama, ne se contente pas uniquement d’enseigner à l’Université de Santa Cruz (en Californie) plus qu’elle n’assume, infatigable, son rôle de figure de proue du Mouvement des droits civiques américains. En mai dernier, elle n’a pas hésité à faire un déplacement à Nantes, ex-premier port négrier français, pour commémorer l’abolition de l’esclavage. « J’apprécie que la ville de Nantes n’ait pas tenté de cacher le rôle qu’elle a joué durant cette période de l’histoire », a-t-elle signifié. Rappelant, au passage, qu’une large part de la prospérité nantaise repose sur la traite négrière. Des enjeux de mémoire et de justice pour lesquels cette activiste se bat maintenant depuis des décennies. Féministe, communiste, membre des Blacks Panters, elle eut à subir les foudres du puissant FBI que J. Edgar Hoover avait placé en tant que locomotive dans la lutte contre les mouvements progressistes à l’intérieur des Etats-Unis. La fameuse « chasse aux sorcières » orchestrée par cette puissance institution qui a fait sienne « la démarche maccarthiste », broyant au passage des milliers d’intellectuels, elle en connaît un bout. Elle qui, en 1970, fut accusée de meurtre dans un attentat visant à libérer des prisonniers politiques Afro-américains, les « Soledad Brothers », cavale et devient l’une des personnes les plus recherchées par le FBI. Inculpée par l’État de Californie, en janvier 1971, de meurtre, d’enlèvement et de conspiration, crimes passibles de la peine de mort, elle ne doit sa liberté qu’à l’exceptionnel mouvement de solidarité qui s’est spontanément créé. Un modèle d’organisation militante qui fit vibrer le monde entier autour d’un slogan : « Free Angela ». Cette opposante à la guerre du Vietnam, comme à la campagne US en Irak, ne cache pas ses engagements en faveur de la cause palestinienne. Pro-arabe? Rien d’étonnant dans la démarche d’une militante qui fait siennes toutes les causes justes. « Je pense qu’il est tout à fait justifié que les populations du monde arabe nous demandent d’empêcher nos gouvernements de mettre en place et de soutenir des régimes répressifs, et tout particulièrement Israël. La soi-disant « Guerre contre la terreur » a fait d’inestimables dégâts dans le monde, parmi lesquels l’intensification du racisme anti-musulman aux États-Unis, en Europe et en Australie. Et nous, progressistes du « Nord global », n’avons certainement pas reconnu et assumé nos responsabilités dans la perpétuation des attaques idéologiques et militaires contre les populations du monde arabe », explique-t-elle. A ses yeux, « les vraies problématiques de la lutte palestinienne pour la liberté et l’auto-détermination sont rendues invisibles par ceux qui, usant du terrorisme, portent la résistance palestinienne au même niveau d’horreur que l’apartheid israélien ». Lors d’un passage à Londres, elle n’a pas hésité à animer une conférence mêlant « dossier palestinien, G4S (entreprise de sécurité britannique) et système carcéral qu’elle cible particulièrement en prévision de son démantèlement. « G4S a insidieusement profité des soi-disant menaces sécuritaires et des politiques sécuritaires imposées par les États pour s’infiltrer dans la vie des populations du monde entier, et plus spécialement en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en Palestine. Cette société, qui est la troisième plus grande entreprise privée du monde derrière Walmart et Foxcomm, et le plus grand employeur privé du continent africain, a appris à profiter du racisme, des politiques anti-immigration et des technologies de sanction en Israël et partout dans le monde. G4S est directement responsable des conditions d’incarcération des prisonniers politiques palestiniens, des prisons en Afrique du Sud, de la nature quasi carcérale de certaines écoles aux États-Unis, du mur d’apartheid en Israël/Palestine et du mur de séparation sur la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Et, bizarrement, nous apprenons lors de cette rencontre à Londres, que G4S gère également des centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle en Angleterre. En compagnie d’un groupe d’Indiens d’Amérique et de femmes de couleur, universitaires et activistes, A. Davis a fait un déplacement en Palestine en juin 2011 où elle a été traumatisée par ce qu’elle a constaté. « Bien que nous fussions déjà tous engagés dans le mouvement pour la justice en Palestine, nous avons été profondément choqués par ce que nous avons vu et avons décidé d’encourager nos différents groupes à rejoindre le mouvement BDS et à intensifier la campagne de lutte pour une Palestine libre. Certains d’entre nous ont plus récemment réussi à faire passer une résolution exhortant l’American Studies Association à participer au boycott académique et culturel d’Israël. D’autres ont œuvré pour le passage d’une résolution par la Modern Language Associationvisant à censurer Israël pour avoir refusé l’entrée en Cisjordanie à des universitaires qui voulaient faire des recherches et dispenser des cours dans des universités palestiniennes. » Et d’ajouter que « de nombreux moyens de résistance pour les populations opprimées — la loi internationale stipulant même qu’il est possible de résister par la lutte armée » ne sont pas à dédaigner. Dès lors, il ne sert à rien de baisser la garde. « Tout comme le combat contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud a fini par devenir une des préoccupations premières d’une grande majorité des mouvements de lutte pour la justice dans le monde, la question palestinienne doit devenir la priorité de tous les mouvements progressistes aujourd’hui. On a eu tendance à considérer la Palestine comme une question à part et, malheureusement, souvent marginale. Le moment est venu d’encourager tous ceux qui croient en l’égalité et la justice à se joindre à la lutte pour libérer la Palestine », assure-t-elle. A. Davis une grande militante aussi de l’espoir. Eternelle optimiste, elle affirme du haut de ses 71 ans que « nos luttes mûrissent, grandissent, produisent de nouvelles idées, font surgir de nouvelles problématiques et de nouveaux terrains sur lesquels nous devons mener notre quête de liberté. À l’instar de Nelson Mandela, nous devons avoir la volonté d’entreprendre la longue marche vers la liberté. »

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