Comment Fouad Abdelmoumni évalue les communales: Du clair-obscur démocratique

0 64

Le jeu démocratique serait le grand perdant à l’issue des dernières échéances votatives. Fouad Abdelmoumni, économiste et militant des droits de l’homme, regrette que le paysage politique soit aussi pixelisé que par le passé alors que le pays revendique une image démocratique des plus nettes qui lui assure une certaine singularité. Misère des débats et modes de scrutin pénalisent jeu et enjeux politiques.  

PERSPECTIVES MED : QUE POUVEZ-VOUS NOUS DIRE DU TAUX DE PARTICIPATION LORS DES ELECTIONS COMMUNALES DU 4 SEPTEMBRE ? QUELLE EXPLICATION FAITES-VOUS DU PHENOMENE DE L’ABSTENTION?
Fouad Abdelmoumni : Je pense que l’essentiel est la motivation des gens. Avant les gens votaient de manière assez systématique parce que ne pas aller voter était considéré comme une marque de sédition et les « mokaddem », « chioukh » et autres agents d’autorité étaient là pour menacer les gens de les signaler et éventuellement les réprimer pour de tels actes. Aujourd’hui, la société est un peu plus sereine sur ce genre de libertés. Les gens qui, auparavant, votaient par obligation ne votent plus pour ce motif. On peut considérer que c’est une toute petite partie de l’électorat. Ceux qui votent, aujourd’hui, sont ceux qui votent par adhésion. Il y a, également, ceux qui votent par appartenance, essentiellement, tribale ou par intérêt parce qu’ils sont rémunérés. Cependant, il y a une très grande majorité de citoyennes et de citoyens qui considèrent que de toute manière, le système politique ne donne pas de sens à leur vote et les candidats qu’ils ont devant eux ne correspondent pas aux profils qui les intéressent parce que ce sont, et c’est la majorité écrasante des candidats, des personnes réputées être là par intérêt (pour leur business ou pour être proches des autorités ou pour avoir le pouvoir). Donc, la motivation est faible. Maintenant, il faut quand même relever qu’on a commencé à avoir du sens de vote essentiellement dans les grandes villes. Dans celles-ci, il est de plus en plus difficile d’acheter les voix parce que les circonscriptions sont très larges et parce que le nombre de votants potentiels se compte parfois en dizaines de milliers, mais aussi parce qu’il y a un niveau de formation, d’instruction, de qualité des élites au niveau local qui commencent à motiver. Je crois que la prévalence du PJD dans les grandes villes relève de ce processus de reprise du sens du vote politique, alors que la prévalence des autres partis dans de micro-circonscriptions, essentiellement rurales, dénote soit de la peur de l’autorité, soit de l’intérêt, de l’appartenance tribale ou de la pression de l’argent. Ceci dit, je pense qu’il ne s’agit pas simplement d’une question de vote blanc. Les gens qui s’abstiennent de voter ne le font pas seulement parce qu’ils n’adhèrent pas aux profils des candidats en lice, mais ils n’adhèrent pas au système politique. Celui-ci ne leur donne pas une vraie prise sur les instances élues et ne donne pas de vrais pouvoirs aux instances élues. Personnellement, je ne crois pas que le vote blanc ou l’obligation par la loi d’aller voter puissent réellement changer la donne. Il y a un problème de qualité du système politique et d’adhésion des populations qui doit être résolu par la remise à plat de ces systèmes et du mode de sélection des élites.

A PROPOS DU MODE DE SELECTION, TOUT LE MONDE S’ACCORDE SUR LE FAIT FAIT QUE LE PJD ARRIVE, PAR SA DEMARCHE RESPECTANT UNE CERTAINE DEMOCRATIE INTERNE, A SE DISTINGUER SUR CET ASPECT CONTRAIREMENT A D’AUTRES PARTIS OU L’ARGENT JOUE UN ROLE IMPORTANT DANS LA COOPTATION…
F.A: En fait, il faut se rendre compte que nous n’avons pas de vrais grands partis. Nous avons des clubs de notables qui sont cooptés et validés par l’autorité de l’administration, donc la majorité écrasante des candidats des partis qu’ils soient du gouvernement ou hors le gouvernement. Tous ceux qui ont une présence au sein du Parlement sont en fait des clubs d’intérêts de notables qui vont acheter leurs candidatures, leur poste. Ce qui revient à dire qu’on ne peut pas parler de sélection politique, d’idéologie, de force organisationnelle et populaire. On parle de notables et de « businessman » avec la capacité d’aller se servir en servant le pouvoir.

EST-CE QUE LE TAUX DE PARTICIPATION ELEVE DANS LE MONDE RURAL DENOTE D’UNE PRISE DE CONSCIENCE DE L’IMPORTANCE DE L’EPREUVE VOTATIVE ?
F.A: Je crois en fait qu’on ne peut parler de changement que lorsqu’on aura des scrutins de liste à la proportionnelle partout. Plus l’arrondissement est grand, plus on aura près de 100.000 d’habitants qui vont voter, moins il serait facile d’acheter les votes par les promesses d’embauche, de proximité de l’administration ou par l’appartenance tribale. A mon avis, si l’Etat et les élites voulaient réellement donner un sens politique aux élections, il n’y aurait qu’à passer à de grandes circonscriptions, y compris dans le monde rural. Cela contribuerait à l’émergence d’une vraie compétition politique. Or, le pouvoir ne veut pas qu’il y ait émergence de pôles politiques et donc il s’arrange pour que les élections soient une partie de préséance de notables les uns sur les autres.
QUAND ON VOIT QUE LE SCRUTIN DE LISTE A DEJA DONNE UN SENS AUX CHOIX DES ELECTEURS, NE VOYEZ-VOUS PAS QUE LE VOTE BLANC POURRAIT POUSSER LES PARTIS A AMELIORER LEUR OFFRE POLITIQUE ?
F.A: Ce n’est pas automatique. Aujourd’hui, toutes les indications nous informent que la population n’a pas confiance et, malgré ça, tout le jeu politique consiste à reconduire la même vaine avec de nouvelles facettes, avec des aménagements mineurs. Or, pour que les gens puissent avoir confiance, il faut instaurer certains principes, notamment, le principe de l’élection politique et non pas personnelle, le vote par liste, le vote de masse plutôt que les micro-territoires, la concentration des mandats. A propos de celle-ci, il faut noter que nous avons plus de 30.000 de postes d’élus locaux alors qu’il est évident que nous n’avons pas une offre d’élite suffisante pour satisfaire ces postes. Rappelons que ça a toujours été le cas. Dès les élections de 1976, quand il y a eu 12.000 postes à pourvoir, l’objectif était clair : pousser les partis à être incapables de couvrir une grande partie des postes à pourvoir en candidats, et aussi les pousser à la faute, c’est-à-dire à recruter un maximum de candidats qu’ils ne pouvaient pas contrôler. On devrait diviser le nombre de postes éligibles par quatre au moins pour revenir à quelque chose qui pourrait être à la portée des partis et des élites. Il faudrait aussi que le système redevienne lisible, qu’il y ait un vrai débat sur les projets de société pour que la population puisse voter en connaissance de cause. Aujourd’hui, on empêche ce débat politique. Le monopole des médias audio-visuels par le pouvoir vise justement à empêcher la maturation de la culture politique citoyenne qui pourrait être développée entre autres à l’occasion des débats électoraux. Il faut également mettre un terme à l’impunité. Aujourd’hui, nous avons des élus qui savent qu’ils seront intouchables dès qu’ils auront la couverture, seront proches du palais, des généraux, des commissaires de police, etc.

QUE DITES VOUS D’UN CERTAIN NOMBRE DE PRESIDENTS DE COMMUNES QUI ONT ETE LIMOGES PAR L’INTERIEUR, ET QUI SE SONT, POURTANT, PRESENTES LE 4 SEPTEMBRE ET ONT PU REMPORTER LES ELECTIONS AVEC DES MAJORITES CONFORTABLES ?
F.A: Il est clair qu’il y a une démarche systématique pour salir le politique, pour que le débat politique et la culture citoyenne ne se développent pas… A titre anecdotique, vers 1990, lorsque les scandales de corruption de très large envergure ont commencé à toucher l’environnement de Hassan II de manière directe, ce dernier a dit à ses collaborateurs : « Je n’ai pas le pouvoir de convaincre que mon entourage n’est pas corrompu, mon objectif est que les gens sachent que tous les gens sont pourris ». Donc, si on est dans un choix entre quelqu’un qui est pourri et qui est déjà aux affaires ou quelqu’un qui ne cherche à aller aux affaires que pour s’enrichir lui aussi, on va dire : il n’y aura de changement que de mal en pis (ma tbedel sa7bek ghi b’ma kref). Le slogan « Tous pourris » a toujours été le leitmotiv de l’Etat marocain durant les 50 dernières années. Aujourd’hui, on le voit, il est parvenu à salir complètement l’image des partis tels que l’USFP, le PI ou le PPS et il est en train de travailler de manière acharnée pour inclure aussi dans le lot le PJD.
Peut-être qu’ils ont été relevés de leurs responsabilités à cause d’une faute qui était suffisamment grave pour qu’ils soient suspendus, mais pas assez pour engager des poursuites légales et encore moins pour les priver de se présenter devant les électeurs. L’image est sombre. Encore une fois, il y a une différence entre le formalisme qui est de mieux en mieux respecté et la nature profonde du système qui repose sur la manipulation pour arriver aux résultats convenus, pour avoir une scène politique éclatée, une représentation atomisée, des élus corrompus et manipulables et pour que la population perde confiance dans le jeu politique.

COMMENT JUGEZ-VOUS LES ELECTIONS DU POINT DE VUE MODES ELECTORAUX OU DE SCRUTIN ?
F.A: Le mode de scrutin qui appelle à élire 32.000 édiles locaux est, tout simplement, un mode de pourrissement de la scène politique. C’est délibéré, organisé et réfléchi dans cette direction-là. Si l’on veut des élites « cleans » et des élections capables de donner du sens, il faut diviser ce chiffre par quatre ou par cinq. Il faut aussi avoir des élections sur des nombres de citoyens adultes par arrondissement de 50.000 et plus. C’est seulement à ce prix qu’on pourra sortir. Sinon, vous allez toujours avoir des « businessmans » comme Ilyas El Omari qui vont aller se faire élire dans un « douar » avec 140 voix, et qui vont par la suite se faire élire président de région.

CE QUI ETONNE, C’EST QUE LES REGLES DU JEU (SCRUTIN PROPORTIONNEL ET AUTRES) ONT ETE DEFINIES ET ADOPTEES EN 2002, ALORS QU’IL Y AVAIT DES POLITICIENS DE GRAND CALIBRE. POURQUOI N’ONT-ILS PAS VU TOUT CELA VENIR, POURQUOI NE S’Y SONT-ILS PAS OPPOSES?
F.A: Qui sont ces politiciens qui auraient pu dire non ? Toute l’élite impliquée en 2002 passait à travers les notables qui achetaient les voix. La caricature que vous voyez aujourd’hui avec l’USFP, le PPS et l’Istiqlal existait exactement en l’état en 2002, mais elle était un peu cachée. Globalement les « Radis » et les autres savaient très bien que l’essentiel des élus était composé de ceux qui étaient choisis par l’administration. Driss Basri qui manipulait les élections a dit une fois : « il est vrai qu’on faisait tomber certains candidats dans certaines circonscriptions, mais on les remplaçait pour le compte de leur parti dans d’autres où ils avaient perdu.» Cela veut dire quoi ? Cela veut dire qu’il n’y a pas d’élite légitime. Si tu es élu, tu l’es par la volonté du Roi et non pas par la capacité du peuple. Et à compter de là, tous les élus et tous les candidats à la ministrabilité ou autre savaient que s’ils voulaient avoir gain de cause ce n’était pas en s’adressant au peuple ou à leur parti. C’était en suppliant le palais (« Al Sodda Al Aâlia bi Allah »). Quand le palais disait niet à une véritable démocratie représentative et proportionnelle, ils étaient tous d’accord…

DIX MILLIONS DE MAROCAINS EN AGE DE VOTER SONT ANALPHABETES, CE QUI REMET EN CAUSE LEUR APTITUDE A VOTER. QU’EN EST-IL DE LA QUALITE DES ELECTIONS (D’UN POINT DE VUE QUALITATIF ET NON PLUS QUANTITATIF) ? SI ON ARRIVE A AVOIR DE BONS ELECTEURS, ON AURA CERTAINEMENT DE BONNES ELECTIONS ?
F.A: Il est évident que la qualité de l’électeur affecte la qualité des élections. Avec une population qui est consciente de ses intérêts, qui a choisi tel représentant ou tel leader qui est prêt à batailler pour empêcher la manipulation, qui est prête à jeter au caniveau les corrompus, les salopards et les voleurs, évidemment que ça garantit tout le reste. Dans ce sens, la question : est-ce qu’on doit attendre que l’action de la culture ou l’action de la politique s’impose d’elle-même ? On ne peut pas dire qu’il faut qu’il y ait une culture pleinement adéquate pour la démocratie avant de passer à la démocratie. Il faut au contraire du volontarisme et de toutes les manières quelqu’un qui est analphabète n’est pas nécessairement con ou plus con que celui qui a un doctorat. Il peut être conscient de ses intérêts et de ses choix et être plus capable de batailler pour eux. La question n’est pas là. La question, qu’on soit analphabète ou éduqué, est qu’on n’a pas confiance dans le système politique et dans la classe qui supporte ce système.

COMMENT POURRAIT-ON RESTAURER CETTE CONFIANCE ?
F.A: Ce qui, à mes yeux, semble constituer des pistes essentielles consiste d’abord à instaurer le débat politique dans les médias audiovisuels, un vrai débat politique et pas « l’helqa » de Lachgar et/ou Chabat. Ensuite, ramasser le système électoral de manière à ce que partout, le nombre de postes à pourvoir soit en moyenne le cinquième de ce qu’il est actuellement et qu’il n’y ait pas d’élections microscopiques comme celles, faites sur-mesure, pour quelques « notables». En fait, le jeu consiste à dire que : « Les villes sont en train de nous échapper donc très difficiles à encadrer, mais de toutes les manières, on se rattrape dans le monde rural où on va avoir des postes micros qu’on va pouvoir gérer aisément ». Il faut, donc, sortir de cette logique. A cela s’ajoute, bien sûr, l’application de la loi simplement. Mettre fin au laisser aller à l’irresponsabilité ou bavures actuelles et appliquer pleinement la loi pour que les criminels ne bénéficient plus de l’impunité et donner de la visibilité aux décisions définitives retenues contre les pourris. A mon avis, tele est la voie rapide vers la démocratie.

QUELLE EXPLICATION POUVEZ-VOUS NOUS DONNER DU RECUL DES PARTIS CLASSIQUES LORS DES DERNIERES ELECTIONS ?
F.A: L’Istiqlal, l’USFP et le PPS avaient un privilège d’image de vrais partis contrairement à ceux qu’on appelait les partis de l’administration. De nos jours, à tous les égards, il n’y a plus aucune différence entre ces partis-là et le RNI, l’UC,… Et donc ces divers compétiteurs sont en train de jouer dans la même poule.

NE VOYEZ-VOUS PAS QUE LE PPS A CHOISI UNE AUTRE VOIE QUE CES PARTIS-LA, IL A EGALEMENT PU PROGRESSER EN TERMES DE RESULTATS A PLUS DE 60 % ?
F.A: L’objectif était d’aller vers la taille critique. Mais, fondamentalement, vous avez des notables, des barons locaux qui ont de l’argent, qui ont une proximité avec l’administration et qui se présentent avec celui-ci et demain avec l’autre. La capacité de présenter des candidats ne peut, à elle seule, constituer une valorisation et n’apporte rien en termes d’idéologie, de politique, de programme, de spécificité, d’image, etc. Il est normal que les petits partis aillent grignoter une part des grands partis. Le seul qui échappe systématiquement à cette règle, c’est celui qui a un avantage d’une image de proximité du Roi, PAM en l’occurrence.

Que pensez-vous d’une des lectures de la scène politique selon laquelle nous nous dirigeons vers une bipolarisation de la scène politique entre ceux qui sont avec la mainmise et ceux qui s’y opposent ?

F.A: Même pas puisque le PJD ne s’oppose pas à la mainmise. Sur le fond, ils sont tous d’accord. Mais sur le discours, ils sont aussi crétins les uns que les autres. Quant à la perception publique, il est clair que le PJD continue d’avoir un privilège d’image très net, les gens qui ont voté dans les villes pour le PJD sont des gens qui ont dit : les gens du PJD ont une étique, donc même s’il n’a pas de programme, au moins il y a une confiance dans leur motivation. Cela n’empêche pas qu’ils sont en train de s’éroder.

QUELLE PLACE OCCUPE L’IDEOLOGIE DANS LA SCENE POLITIQUE ACTUELLE ?
F.A: Mais quel est ce parti, y compris le PJD, qui a une idéologie ? Aucun. Tous, ont une seule idéologie, c’est : j’appliquerais au mieux les instructions de SM le Roi. Sinon, il n’y a pas d’orientation. Il n’y a pas de spécificités. Est-ce que vous avez identifié un seul débat d’orientation politique lors de ces élections ? Est-ce vous avez entendu quelqu’un dire : nous voulons privilégier telle orientation par rapport à telle autre : secteur public/secteur privé ; endettement/désendettement ; projets productifs ; couche entrepreneuse/couche délaissée ? Rien du tout ! Aucun parti n’a cette prétention.
Nous sommes dans un système médiéval qui veut avoir une image moderne, mais pas le fonctionnement moderne et les risques modernes. Il veut pouvoir prétendre qu’il est démocratique, mais il veut continuer de pouvoir choisir les gens qui vont diriger, il veut continuer de choisir les relais politiques et donc pour cela, il ne peut pas se permettre l’adoption d’un système qui conduirait à la démocratie.

 

Ce site Web utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Nous supposerons que vous êtes d'accord avec cela, mais vous pouvez vous désinscrire si vous le souhaitez. Accepter Lire plus