Course économique en Afrique : Quels intérêts pour le Maroc ?

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Fin juillet, le président américain Barack Obama est attendu au siège de l’Union Africaine à Addis-Abeba comme il participera au sommet mondial de l’entrepreneuriat prévu à Nairobi. Quels sont les enjeux d’un tel déplacement de marque pour le Maroc qui a gelé, depuis des décades, sa présence au sein des instances de l’organisation panafricaine ? L’économiste et chercheur Rachid Achachi apporte son éclairage.

PERSPECTIVES MED : CONSCIENTS DE LA PERCEE DE LA CHINE EN AFRIQUE, LES AMERICAINS ESSAYENT DE SE RATTRAPER EN MENANT UNE OFFENSIVE ECONOMICO-POLITIQUE SUR LE CONTINENT. Y-A-T-IL UN CHANGEMENT DE PARADIGME EN CE QUI CONCERNE LA STRATEGIE AMERICAINE POUR L’AFRIQUE ?
Rachid Achachi : Pour l’implication américaine en Afrique, il faut savoir qu’on ne peut différencier la stratégie économique de la stratégie militaire et diplomatique. Le continent africain n’a jamais été considéré comme une priorité dans la politique étrangère américaine depuis la fin de la guerre froide. Et même avec la montée en puissance de la présence économique de la Chine en Afrique, la réaction américaine ne ciblait que d’en ralentir l’avancée en recourant tantôt à des opérations de déstabilisation régionale, comme par exemple au Soudan, pour créer un climat d’instabilité dans le but de décourager les Chinois, tantôt en usant d’influence diplomatique pour annuler des contrats chinois en cours de négociation avec des pays africains. Mais sur un plan purement économique, l’Afrique n’a jamais présenté un intérêt pour les Américains du fait même de la nature des IDE américains. On sait que la plupart de ces derniers sont orientés vers les industries technologiques, comme les télécommunication…, ce qui réclame des pays stables avec une main d’œuvre qualifiée. Sur ce terrain-là, les USA s’orientent plus vers des pays pauvres, mais avec une main d’œuvre plus qualifiée comme l’Inde, la Chine et le Brésil. En revanche, pour tout ce qui est industries de transformation et industries lourdes, c’est plutôt l’apanage de pays émergents comme la Turquie, le Brésil et la Chine… Et le volume des IDE US reste dérisoire en Afrique depuis plus de dix. Autant dire qu’on ne saurait affirmer que les USA cherchent à mettre en place une nouvelle stratégie pour rivaliser avec la Chine en termes d’IDE. Ceci dit, il ne faut pas mettre sur le même affluant les IDE chinois et américains. Car quand les Chinois investissent en Afrique, c’est dans les matières premières dont l’industrie chinoise a besoin comme le pétrole et le gaz. On comprend dès lors pourquoi Washington recourt au processus de déstabilisation. Surtout que l’empire du Milieu cherche avant tout à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie en matière énergétique. Pour ce faire, la Chine s’efforce de diversifier ses partenaires et ses fournisseurs en hydrocarbures comme le Nigeria et le Soudan. Ce qui n’est pas, par contre, une priorité américaine. C’est pareil, également, pour l’UE qui cherche également à diversifier ses sources énergétiques d’où sa présence sur le Continent en Afrique subsaharienne et ailleurs.

LE PRESIDENT OBAMA EFFECTUERA UNE VISITE EN AFRIQUE DURANT LAQUELLE IL RENCONTRERA LES RESPONSABLES DE L’UNION AFRICAINE A ADDIS ABEBA ET PARTICIPERA AU « GLOBAL ENTREPRENEURSHIP SUMMIT (GES) 2015 » A NAIROBI (KENYA). LE MAROC, QUI A ORGANISE LE GES 2014, NE RISQUE-T-IL PAS D’EN PATIR A CAUSE DE SON ABSENCE DE L’ORGANISATION PANAFRICAINE?
R.A : Le fait que le Maroc soit absent de l’UA ne change rien parce que les grandes puissances, Américains, Européens ou Chinois, ne réduisent pas leur politique économique extérieure à des accords multilatéraux avec tel ou tel organisme. Ils font très bien la part des choses. Pour tous ces investisseurs, le Maroc demeure le pays le plus stable de la région politiquement et économiquement. Et d’ailleurs, le partenariat entre le Maroc et les Etats-Unis n’est pas nouveau. Depuis les années 90, les accords de libre-échange, les partenariats stratégiques même au niveau de la sécurité régionale et sur le plan militaire sont là pour le rappeler. L’UA peut très bien faire du lobbying pour faciliter l’arrivée des IDE américains en Afrique, mais n’entre pas en concurrence avec des accords purement bilatéraux que les USA ont conclues avec le Maroc ou avec n’importe quel autres pays de la région.

EST-CE QUE CES RECENTS DEVELOPPEMENTS NE VONT PAS AVOIR D’INCIDENCE OU IMPACTER LES ACQUIS DU MAROC EN TERMES DE SA STRATEGIE DE PROMOTION DE LA COOPERATION SUD-SUD?
R.A :Là, on voit bien percer des rivalités régionales parce que les visites royales dans certains pays africains pour consolider le partenariat et y investir ont donné lieu à des périodes de froid diplomatique, comme ce fut le cas avec la France. Bien sûr, cela n’a pas été reconnu officiellement, mais pratiquement c’était le cas parce que la France a vu que le Maroc était en train d‘empiéter sur « son » territoire. D’où les actes de provocation à l’égard du Maroc, entre autres, l’affaire de la fouille du ministre des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, à l’aéroport Paris-Roissy-Charles de Gaulle. Derrière ces tentatives d’humiliation et de provocation Paris cherchait à faire comprendre au Maroc qu’il n’a pas à dépasser certaines limites sans l’accord de l’Hexagone et sans la préservation des intérêts de la France. Mais là encore, les USA sont restés discrets. Donc le problème est beaucoup plus complexe et multilatéral.

SI LES DEMARCHES ENTREPRISES PAR LE MAROC DANS LE CADRE DE LA PROMOTION DE LA COOPERATION SUD-SUD ONT SUSCITE LA JALOUSIE VOIRE LE DESARROI DE CERTAINES PARTIES, EST CE QU’IL N’Y A PAS LE MEME RISQUE AVEC LES USA?
R.A :Pas du tout… Parce que les Américains n’ont pas des intérêts sur place qui peuvent être menacés, au contraire. Créer des structures d’accueils et des passerelles, ce que revendique le Maroc, serait bénéfique pour les Américains. Parlons ouvertement, le Maroc ne peut pas se permettre d’empiéter sur le terrain de la France s’il n’était pas sûr d’avoir l’appui potentiel d’autres puissances. Les décisions royales et de l’Etat marocain sont quand même calculées. Nul ne s’aventure comme ça.
La politique américaine en Afrique est une politique d’intermédiation et de procuration. C’est-à-dire qu’ils n’interviennent jamais directement dans des conflits en Afrique ou bien pèsent lourdement sur certaines décisions des gouvernements africains. Ils le font toujours par procuration ou à travers des alliés. Et à ce sujet, les Marocains constituent un des alliés américains dans la région. Ceci étant, la pénétration bancaire et dans certains domaines tels que la télécommunication en Afrique pourrait servir de plate-forme aux IDE américains. Je pense qu’en coulisses il y a des synergies en place entre la future politique américaine en Afrique et la politique marocaine au détriment de bien des intérêts dans la région. La réaction de la France est très révélatrice dans ce sens.

JUSQU’A QUEL POINT LE MAROC EST-IL CAPABLE DE S’IMPOSER COMME PARTENAIRE DES AMERICAINS ET S’IMPOSER COMME PASSERELLE DES IDE AMERICAINS VERS L’AFRIQUE ?
R.A :Pour être clair, la marge ou le pouvoir qu’a le gouvernement américain pour influencer l’orientation des IDE vers l’Afrique ou ailleurs se limite à des mesures incitatives et à des aides indirectes. Et ce, du fait que finalement, ce n’est pas le gouvernement qui investit, mais plutôt les multinationales. Le gouvernement vient négocier avec les gouvernements des accords de libre-échange, des facilitations douanières etc (…) Le tout pour stimuler et inciter les multinationales à venir invertir. Mais le choix final revient aux multinationales. Celles-ci reçoivent des aides du gouvernement par exemple pour réorienter une partie de leurs investissements vers certains pays, mais la majeure partie de leurs investissements est dictée par des critères purement pragmatiques qui sont la stabilité politique, le partenariat de longue date, la qualification de la main d’œuvre disponible sur place… Et si on parle de ces critères pragmatiques, le Maroc dispose d’un avantage comparatif certain dans la région. Donc je ne vois pas en quoi les multinationales seraient intéressées d’investir ou bien de réorienter des IDE destinés au Maroc vers des pays africains instables politiquement avec la montée du terrorisme et de l’instabilité régionale… Quoique que je m’inscrive contre l’accord de libre échange déficitaire entre le Maroc et les USA, je crois qu’il est le révélateur d’un partenariat stratégique très profond.

À PROPOS DE LA PARTICIPATION DU PRESIDENT US AU SOMMET MONDIAL DE L’ENTREPRENEURIAT PREVU AU KENYA, TOUS LES MEDIAS QUI ONT RELAYE L’INFORMATION DISENT QUE C’EST LE PREMIER SOMMET QUI VA SE TENIR SUR UNE TERRE AFRICAINE EN PARFAITE NEGLIGENCE DU SOMMET DE MARRAKECH TENUE NOVEMBRE DERNIER …?
R.A :C’est le communiqué de la Maison Blanche qui compte. Celui-ci n’affirmait pas cela. Donc, il ne s’agit pas d’un point de vue américain. Ce sous-entendu qui consiste à ignorer le sommet de Marrakech n’est pas le fait de la diplomatie américaine, ce sont des médias qui l’affirment. Par conséquent, ce qui compte pour le Maroc ce n’est pas ce que disent les médias. Parce que si les Américains avaient ignoré ouvertement le sommet de Marrakech, c’aurait pu être problématique. Auquel cas, on aurait pu dire que c’est la diplomatie américaine qui a décidé de l’ignorer. Mais tant qu’il s’agit que des médias, cela ne pose, à mon avis, aucun problème. Même si on peut aisément deviner que derrière les campagnes médiatiques, le lobbying de certains pays africains reste latent. On sait très bien que l’Algérie finance ou aide des journalistes et des journaux qui font du lobbying même aux USA. Dès lors, on peut dire qu’ignorer le sommet de Marrakech résulte d’une politique de désinformation visant à écarter le Maroc de la scène africaine menée par des pays de l’UA.
ÇA RESTE UNE PROBABILITE ?
R.A :Je ne pense pas que cela relève de la probabilité, mais c’est certain. On ne peut pas attaquer des pays comme ça.
Le Maroc ne peut pas se permettre d’empiéter sur le terrain de la France s’il n’était pas sûr d’avoir l’appui potentiel d’autres puissances L’Afrique n’a jamais été considérée comme une priorité de la politique étrangère américaine depuis la fin de la guerre froide. Les USA essayent de freiner la montée en puissance de la Chine sur le contient.

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