Création culturelle : Valeureuses luttes

La création littéraire reste l’expression « pensée » de la réalité dont disposent les divers producteurs de symboles. Une œuvre n’est immortelle que si elle exprime l’air du temps avec la richesse due aux âmes sensibles. Dans l’espace maghrébin, poètes et romanciers s’y attèlent. Non sans succès.

Qui osera dire que l’espace de la création marocain n’exprime pas, par la voix d’intellectuels engagés, toute la richesse du pays ? Personne de sensé quand bien même des plumes se hérissent à l’idée de voir la création francophone porter une aura assez singulière. En tout cas, l’œuvre poétique d’un Abdellatif Laabi, militant de la première heure, est célébrée aussi bien localement qu’à l’étranger. Ce qui en dit long sur la capacité de toute œuvre authentique à se jouer des frontières aussi fortes soient-elles, comme celle dite «linguistique ». Et il faut dire que dans cette affaire, la poésie rend les choses des plus compliquées puisque toute traduction comporte en soi une dimension de «trahison » et de l’esprit et de la lettre. N’empêche, nul n’osera se détourner du combat pour lequel de grands écrivains marocains ont consacré leur vie. Car à côté du phare qu’est A. Laabi, véritable cheville ouvrière d’un combat culturel qui est loin d’être achevé, quand bien même des esprits chagrins persistent à délégitimer la logique de l’engagement politique progressiste au motif d’une hypothétique « fin de l’Histoire », la scène romanesque a aussi eu ses heures de gloires avec des géants défunts de la trempe de Driss Chraïbi et Edmond Amran El Maleh… Bien sûr que l’expression « révolutionnaire » n’est pas l’apanage de ces têtes d’affiche qui ont contribué à faire connaître un pan de l’histoire marocaine. D’autres « refuzniks » ont épousé les souffrances de bien des générations, ce qui peut paraître chez d’aucuns comme autant de « causes perdues », en en exprimant la substantifique moelle aussi bien dans la poésie que dans les arts plastiques ou encore dans les romans. Nul ne contestera l’immense talent d’un Abdellah Zrika, ni le génie coloré d’un Farid Belkahia et encore moins les récits d’un Mohamed Berrada ou encore Ahmed Al Madini. Autant d’expériences intellectuelles qui ont marqué de leur richesse l’espace culturel marocain. Bien entendu, c’est la dimension de « l’engagement » de l’élite intellectuelle qui est ainsi capable de faire la différence. Engagement qui porte aux nues ses acteurs et promoteurs. Et dans ce cadre-là, force est de souligner que le succès des divers producteurs culturels (le théâtre et le cinéma ne sont pas à minorer) se joue aussi, dans la sphère arabe, à l’aune de cet engagement authentique. On n’en voudrait pour preuve que l’incroyable promotion que procure aux romanciers arabes le prix « Booker » fortement couru et médiatisé depuis quelques années déjà. C’est aux promoteurs d’une telle distinction que l’on doit la sortie de l’ombre d’un romancier saoudien de la trempe d’Abdou Khal qui a brisé tous les tabous dans son récit épique « Tarmi Bicharar » traduit en français par « Basses besognes ». Comme c’est à lui que revient le droit de faire émerger de l’anonymat nombre de romancières qui peinent à occuper la place qui leur revient de droit dans l’espace éditorial arabe. Pour 2015, c’est l’universitaire tunisien Chokri Mabkhout qui a été distingué pour son premier roman « Ettaliani ». Et là aussi, il faut croire que le choix n’est point fortuit. Surtout qu’une telle œuvre romanesque expire par tous ses pores «l’engagement» d’une génération de Tunisiens perdus entre une gauche militante, un islamisme envahissant et un pouvoir répressif.
La question qui se pose dès lors a trait au rôle de l’intelligentsia dans les sociétés qui sont les nôtres. Faut-il que les élites qui la composent tranchent dans leurs choix, en intégrant la case des « intellectuels organiques », fidèles en cela à la pure tradition gramscienne, où en se défaussant de leurs responsabilités historiques en cultivant les consensus en tout genre et en se laissant bercer par les illusions des compromis historiques qui, bien souvent, conduisent tout droit aux compromission ?
Nul doute que cette problématique là jouit d’une actualité des plus brûlantes à l’heure où l’espace arabe est infesté de foyers de tensions qui prennent des dimensions confessionnelles et/ou tribales des plus destructrices.

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