Crise du tourisme: Déficits à tous les étages !

Le tourisme national va de mal en pis. Un diagnostic qui fait l’unanimité. Un déficit de lisibilité marque la démarche de la tutelle et l’opacité marque de son sceau la politique de promotion. Mais cette défaillance au niveau de la gouvernance n’épargne pas les opérateurs non plus en mal de représentativité. 

L’objectif de voir le Maroc parmi les 20 premières destinations touristiques mondiales à l’horizon 2020 relève, sauf miracle, de l’utopie. Le Maroc est encore loin d’avoir fait le plein des objectifs de la vision 2010. Un des artisans du business modèle confie que cette stratégie était un véritable fiasco. Si l’objectif de base de 10 millions de touristes n’a été franchi qu’en 2013, il faut dire que les autres paramètres n’ont pas suivi surtout en matière de durée moyenne de séjour. Qui dit durée moyenne de séjour, dit nuitées, ensuite volume d’affaires et en dernier lieu rentabilité. Dans ce cas, « si l’on sait que l’on n’a pu atteindre que 37% des nuitées prévues, il serait facile de déduire que l’on est resté loin, voire trop loin des autres objectifs», martèle cet initié. Pire, installé dans la crise, le secteur peine à capitaliser sur les acquis mineurs de l’ancienne stratégie et les perspectives s’annoncent de plus en plus sombres. Alors que certains opérateurs publics et privés s’efforcent de croire en une reprise prochaine de l’activité refusant, ainsi, de voir la vérité en face, les derniers chiffres font état d’une aggravation de la situation. Que faire alors ? Chaque groupe d’intérêts avance sa version. Certains se plaignent du manque de moyens, d’autres dénoncent le saupoudrage de ces derniers s’ils ne brocardent pas au passage la politique de promotion. Mais les plus radicaux vont jusqu’à remettre en cause la stratégie dans son ensemble et profitent pour appeler à sa révision de fond en comble. Une chose est sûre, le secteur est confronté à des problèmes inhabituels. Des voix s’élèvent par-ci et par-là pour dénoncer le silence radio des responsables aveuglément optimistes, tandis que ces derniers débitent à l’envi le discours de la «bonne saison » qui ne fait que masquer les véritables maux dont souffre le secteur.

SINISTROSE ?
Oui, le secteur est en crise. Tous les acteurs en conviennent. «Tous les paramètres et les signaux sont plutôt défavorables, le secteur ne vit que des problèmes », note un professionnel sous le sceau de l’anonymat. Pendant ce temps, la tutelle voit les choses autrement. Essayant tant bien que mal de nuancer les contreperformances du secteur, le ministère à travers son observatoire contesté, s’est félicité d’une légère reprise après l’effet Ramadan, qui, selon lui, permettrait « d’absorber les contres performances» du premier semestre. Pourtant, loin de constituer l’amorce d’un redressement de l’activité, l’augmentation des arrivées de 12% durant le mois de juillet est essentiellement due à l’augmentation des arrivées des MRE de 20,2%, qui reste pour autant très peu profitable aux établissements hôteliers. La preuve ? La baisse de 8% des nuitées à fin juillet. Quoique qu’elle eut aidé à minimiser relativement les dégâts, permettant de ramener la baisse des recettes de voyages de 11,2% au premier semestre à 3,1% à fin juillet, son impact final confine au négatif. Les professionnels, hôteliers en tête, savent mieux que quiconque lire les statistiques. Dès lors, cette diminution pourrait avoir des conséquences désastreuses. Un ex- président de la Fédération du tourisme au sein de la CGEM affirme, indubitablement, que « lorsqu’il y a une baisse de 3 à 4% des arrivées, cela veut dire que la baisse serait d’au moins 8 ou 9% des nuitées. Parallèlement à cela, la recette moyenne par client va de 3 à 10%. A un autre niveau, le cumul de tout cela donne une baisse de marge oscillant entre 30 et 40 %. In fine, la baisse des résultats peut aller dans un tel cas de 50 à 80%. De tout ça, on n’en parle jamais », se désole-t-il.

CLIMAT D’APPREHENSION
A ces contre-performances, les informations en provenance des Tours Opérateurs (TO), mais aussi du principal opérateur aérien, n’augurent rien de bon pour le reste de la saison ni pour la prochaine. En effet, les réservations des TO des séjours d’hiver sont en chute libre. Alors qu’elles oscillaient entre 9 et 10% durant les mois de novembre, décembre et janvier derniers, elles ont baissé à 3 ou 4% pour les prochains trois mois. Le PDG de la Royal Air Maroc, Driss Benhima, connu pour son franc-parler, a jeté un grand pavé dans la marre en pronostiquant « un hiver très froid ».
Quoique que contestés, ces propos «glaçants» devront être pris au sérieux vue la relation étroite entre transport aérien et tourisme.. En effet, D. Benhima n’est pas le seul à faire remarquer que les incidents qui secouent la région ont installé une morosité qui perdure. Loin d’être les seuls déterminants de la crise, tant qu’il y a beaucoup de facteurs endogènes qui font défaut, ces facteurs exogènes ont eu une incidence plus conséquente sur la scène nationale. L’ancien président de la Fédération nationale des agences de voyages du Maroc (FNAV), Amal Karioun, note qu’« il ne s’agit plus d’événements passagers ». « Par le passé, même l’effet des attentats de Casablanca, on a pu le circonscrire, mais actuellement, il ne s’agit pas du Maroc mais de toute la région ». Ce connaisseur de l’industrie touristique explique que si le tourisme national a toujours pu résister aux menaces passagères de son environnement, il doit désormais tenir tête à une crise régionale qui perdure. Cependant, d’autres acteurs rappellent qu’il n’y a pas que les facteurs environnementaux qui pénalisent, mais aussi des facteurs maroco-marocains. Selon eux, le secteur est plus que jamais pénalisé par un manque de vision, de convergence des efforts entre les différents maillons de la chaîne, de communication entre ces derniers et une tutelle qui n’arrive toujours pas à dresser le constat sans concession et trouver les solutions.

MARKETING DEFAILLANT
Face à cet amalgame associant le Maroc à l’instabilité régionale, une politique agressive de promotion, mais aussi un resserrement des rangs des acteurs du secteur deviennent plus que jamais indispensables. On en est loin ! L’actuelle crise a révélé au grand jour le manque de visibilité dont souffre le secteur ainsi que les multiples défaillances du marketing de la destination. « Tout le monde travaille en tant que pompier là où il y a le feu on va l’éteindre », regrette A. Karioun. Et de pointer l’absence de planification. « On n’arrive toujours pas à dire : voici le plan d’action pour les cinq années à venir, voilà ce que l’on va dépenser sur chaque partie ».
Ce manque de visibilité est souvent imputé à un manque de moyens. « C’est vrai que la première entrave, malgré toutes les bonnes volontés que peut avoir l’ONMT, c’est qu’il ne connait jamais son budget ». Et par conséquent, il ne peut pas engager des sommes parce qu’il est toujours tributaire du budget», explique ce voyagiste. Ce qui n’empêche pas, précise-t-il, qu’il peut y avoir une vision.

Autre responsable de la FNT, autre son de cloche. Pour ce voyagiste qui préfère voir global, « l’ONMT n’est qu’une partie du problème». Un autre professionnel renchérit en se demandant « pourquoi investir des sommes colossales dans des campagnes publicitaires, alors qu’on pourrait avec un petit effort participer au capital de certains TO étrangers ou dans le web-marketing ». Allant plus loin, il assène que si la communication marketing est très importante, elle n’est qu’un support de la table. Il y a aussi le produit, la stratégie d’investissement, la faiblesse de l’offre…». Bien sûr que l’ONMT a besoin de plus de moyens pour assurer son rôle de promotion. Encore faut-il que « le PJD prouve qu’il n’est pas contre le tourisme car depuis qu’il est au gouvernement, le budget de l’ONMT a fondu». Cet opérateur va plus loin en s’intérrogeant que si Abderrafie Zouiten, DG de l’ONMT, fait du mieux qu’il peut, est-il bien en phase avec la CNT (confédération nationale du tourisme)? Et cette dernière, est-elle en phase avec le ministère ? Et-ce ce dernier, est il en phase avec l’ONMT ? »
Quoique l’on puisse dire sur le manque de moyens, il faut y ajouter un manque de transparence de la part de l’ONMT et de la tutelle. Si la réponse au problème du financement de la promotion a été la taxe aérienne, « le plus frustrant, c’est qu’on ne connaît pas le produit de cette taxe ». Censé, en théorie, profiter des recettes de la taxe à hauteur de 50%, l’ONMT refuse de communiquer à ce propos. Motus et bouche cousue du côté de A. Zouiten. Une affaire grave lorsqu’on raisonne en terme de bonne gouvernance.
Mais il faut aussi souligner qu’en ces termes, les professionnels aussi traînent dans leur sillage un lourd passif. Ni les fédérations, ni la confédération ne méritent de lauriers. Dès lors, la question qui s’impose en matière de déficit communicationnel entre officiels et opérateurs n’est-elle pas symptomatique d’un déficit en matière de crédibilité constaté au niveau de la représentation sectorielle ? En attendant des jours meilleurs, l’impression qui se dégage est que le secteur est englué dans une « situation d’hypnose généralisée», comme le résume sagement un opérateur. N’est-il pas urgent de changer de focale pour attaquer les vrais maux qui pénalisent la destination Maroc ?
Pour A. Karioun, vieux routier dans le secteur, « tant que nous sommes encore sur une politique de tourisme tournée exclusivement vers les couples et les vieux, tant que nous ne nous remettons pas à mettre en place des structures pour l’accueil des familles, nous sommes loin d’être une destination touristique ». Une affaire de confiance à gagner. Y compris auprès du gisement « local » pénalisé par une facturation par trop discriminatoire. Un scandale lorsqu’on sait que le rapport prix/service va du simple au septuple, voire plus !

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