Du kamikaze au loup solitaire: La radicalisation en marche

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En général, on désigne par « Loup solitaire » toute personne isolée qui se livre à un ou plusieurs actes de violence qui confinent aux actes « terroristes ». Pour cerner ce phénomène et tenter d’en appréhender le fonctionnement, des études ont été menées dans le but d’éradiquer, dans la mesure du possible, tout passage à l’acte. 

Marginal avant les années 1990, le phénomène des tueurs solitaires a tendance à se développer depuis ces dernières années.
« Loup solitaire » reste une expression par trop réductrice. D’après les observations faites aux Etats-Unis d’Amérique, là où il y eut le plus d’attaques de ce genre, quatre catégories d’individus répondent à cette typologie de terroristes.
Les « solitaires » qui n’entretiennent pas de contact avec une organisation terroriste si l’on excepte le recours aux sites djihadistes sur le net et sans liaison avec des activistes via les réseaux sociaux ou d’autres moyens de communication. Les cas qui répondent à cette définition sont ceux de Man Haron Monis, ancien chiite iranien converti au sunnisme radical, auteur en décembre 2014, de la prise d’otages du café Lindt de Sydney qui s’est terminée tragiquement (trois morts) et de Bertrand « Biläl» Nzohabonano, qui a attaqué un commissariat à Joué-Lès-Tours (trois blessés et le suspect abattu par la police). L’étudiant américain d’origine iranienne Mohammad Reza Taheri qui a précipité son tout terrain dans la foule de l’Université de Caroline du Nord de ChapelHill en 2006 pour « venger la mort de musulmans de par le monde » en est aussi un exemple.
Quant aux véritables « loups solitaires », ils entretiennent, eux, des contacts avec des activistes, essentiellement via les réseaux sociaux. Il en va ainsi pour le major Nidal Malik Hassan, responsable du massacre de Fort Hood (13 morts, 30 blessés) en 2009, en contact régulier avec le prêcheur américain d’origine yéménite Anwar Al Awlaki. Il l’avait rencontré alors que ce dernier occupait les fonctions de recteur de la mosquée Dar al-Hijrah de Falls Church, dans l’Etat de Washington. Impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001 (plusieurs des kamikazes fréquentaient sa mosquée), il est parvenu à fuir les Etats-Unis en 2002 pour le Yémen. En 2006, il a commencé à officier sur le web pour le compte d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQAP), affilié à Al-Qaida « canal historique ». Sa mort dans une frappe de drone « piloté » par la CIA, le 30 septembre 2011, a interrompu ses prêches sans pour autant empêcher ses discours de circuler sur la toile. Le cas des frères Dkokhar et Tamerlan Tsarnaev, d’origine daghestanaise, auteurs de l’attentat dirigé contre le marathon de Boston, le 15 avril 2013 intègre la catégorie des « meutes de loups ». Il s’agit de groupuscules qui s’auto radicalisent mutuellement. John Allen Muhammad né Williams et Lee Malvo, qui ont tué 10 personnes au hasard en 2002 avec un fusil à lunette depuis le coffre aménagé d’une limousine en font partie. John Allen Muhammad, vétéran de la première guerre du Golfe, comptait parmi les victimes du « syndrome de la guerre du Golfe ». Il avait aussiconnu deux divorces et des déboires professionnels (carrière ratée dans l’armée puis deux échecs dans le civil). Il a été exécuté en 2009. Son compagnon qu’il considérait un peu comme son fils, mineur au moment des faits, a écopé de six condamnations à perpétuité sans possibilité de réduction de peine. Il semble que l’intention des deux tueurs était d’exiger une rançon de la part du gouvernement américain pour ensuite financer le recrutement d’adeptes qui auraient déclenché d’autres tueries aux Etats-Unis.
Quant aux « attaquants solitaires », il s’agit d’individus directement activés par la hiérarchie d’une organisation terroriste avec laquelle ils entretiennent volontairement plus de contact par souci de clandestinité. Ils n’entrent alors plus vraiment dans la catégorie des « loups solitaires », mais dans celle des « activistes télécommandés». En l’état actuel des enquêtes, Mohammed Merah et Medhi Nemouche, ayant eu des contacts directs avec des djihadistes – le premier au Pakistan avec Al-Qaida « canal historique », le deuxième en Syrie avec Daesh – semblent entrer dans cette catégorie. Toutefois, aucune opération précise n’avait été programmée, leurs mentors leur laissant décider des modalités d’exécution de leurs crimes. Les victimes n’étaient pas choisies au hasard : il s’agissait soit de militaires, soit de membres de la communauté juive.
Globalement, les returnees, ceux qui reviennent d’une terre de djihad, sont des «attaquants solitaires » en puissance même si, heureusement, tous ne passeront pas à l’action.
Il y aurait une grande différence entre les activistes agissant isolément et ceux qui vont mener le djihad à l’étranger. Les premiers présenteraient souvent une pathologie psychiatrique ainsi qu’une inaptitude à la socialisation. Ainsi, le passé de ces individus a révélé qu’ils se mettaient volontairement à l’écart, que beaucoup avaient été les témoins – et parfois les acteurs – de crises familiales et qu’ils étaient souvent confrontés au chômage. Certains faisaient usage de drogue quand ils ne participaient pas directement à son trafic. Tout cela provoque des désordres psychologiques importants; ainsi beaucoup sont dépressifs et certains présentent des caractères obsessionnels-compulsifs. Les deux « conducteurs fous » qui ont percuté volontairement la foule à Dijon et à Nantes peu avant Noël 2014 l’illustrent parfaitement. Celui de Dijon était passé 147 fois en hôpital psychiatrique au cours des quatre années précédentes. Quant à celui de Nantes, en dehors du fait qu’il avait1,8 gramme d’alcool/litre de sang (quatre fois la dose minimale tolérée), il avait laissé un carnet dans lequel il exprimait sa «haine de la société […], le risque d’être tué par les servicessecrets […], le dénigrement de sa famille sur internet ».
Il convient aussi de prendre en compte l’effet d’entraînement provoqué par le mimétisme médiatique. Un acte terroriste qui tourne en boucle sur les chaînes de télévision peut donner le courage à des personnes isolées de passer à l’action. Ainsi, la méthode qui consiste à faucher des passants avec un véhicule, prônée par Daesh, a été employée à plusieurs reprises en Israël et deux fois au Canada à l’automne 2014. L’usage d’armes blanches comme à Joué-lès-Tours avait déjà eu lieu en mai 2013 contre un soldat patrouillant dans le cadre du plan Vigipirate dans la gare RER de la Défense et, deux jours auparavant, deux individus avaient assassiné un militaire britannique de la même manière à Londres.
L’idéologie (dans le cas des islamistes, l’interprétation maximaliste du salafisme djihadiste guerrier) n’est pas, dans la plupart des cas, l’élément déclencheur du passage à l’acte. Elle n’en n’est que le prétexte avancé pour le justifier. C’est une sorte d’«idéologie de la validation » qui permet de transférer toutes les frustrations personnelles dans la transgression des règles.
Les mouvements islamiques radicaux ont toujours tenté de profiter de ce facteur pour enrôler de nouveaux activistes. Le discours consiste à affirmer que l’islam est le seul à même de résoudre les problèmes personnels de leurs futurs adeptes tout en satisfaisant leur besoin de vengeance vis-à-vis de ce qu’ils ressentent comme étant une injustice. Il est fait appel à l’esprit de compassion en montrant les « horreurs » que subissent les populations musulmanes de par le monde. La théorie du complot est aussi largement répandue avec, en particulier la diffusion des Protocoles des Sages de Sion[1] et l’insinuation que les attaques du 11 septembre 2001[2] ont été commises par la CIA et le Mossad… L’ennemi est toujours désigné clairement: les « croisés » qui sont des « idolâtres car ils adorent la croix et attribuent un enfant au Seigneur des cieux et de la terre », les juifs, qui sont les « agresseurs », et les « apostats» qui sont des traîtres à l’islam[3]. Ces discours connaissent un grand retentissement auprès de certains Français qui n’hésitent pas à déclarer sur Tweeter : « nous continuerons à frapper vos civils comme vous le faites dans nos pays en Irak ou en Syrie. L’islam se réveille malgré vous ». Al-Qaida « canal historique » a tout d’abord utilisé des agents recruteurs que l’on pouvait rencontrer dans des mosquées, des écoles coraniques, des clubs de sport, des associations, etc. Puis, la nébuleuse, diminuée par des années de luttes, s’est servie du net qui présente l’avantage de pouvoir toucher des populations (majoritairement jeunes) bien plus importantes sans grands risques pour les recruteurs. Un des plus célèbre a été Anwar Al Awlaqi. En dehors des réseaux sociaux, il utilisait une revue en ligne dénommée Inspire. Cette dernière offrait encore une vision « journalistique » du djihad et détaillait des recettes de terrorisme et de guérilla. Le premier numéro comportait un article intitulé « Comment fabriquer une bombe dans la cuisine de votre maman », ce qui a permis aux frères Tsarnaev de confectionner un engin explosif improvisé dans une cocotte-minute. Dans un numéro d’Inspire, le cheikh Nasser bin Ali al-Ansi d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQAP) parle sans détour: « les lions d’Allah qui sont présents partout de par le monde – certains les appellent les « loups solitaires » – doivent savoir qu’ils sont le pire des cauchemars de l’Ouest. Ainsi, ne sous-estimez pas vos opérations. Ne minimisez pas votre djihad ». En outre, la revue Inspire désigne les grandes compagnies aériennes occidentales comme des objectifs prioritaires. Daesh a encore davantage professionnalisé sa communication en tenant compte des attentes des jeunes dans le domaine cinématographique et des jeux vidéo. En effet, ses sites de propagande rappellent l’imaginaire, le morbide et la violence qui sont souvent présents dans de nombreux jeux vidéo. Il utilise lui la revue Dabiq. En décembre, il a lancé via le Centre médiatique al-Hayat (son organe de propagande) sa première publication en français Dar al-Islam (« Terre d’islam »).
Moins tourné vers l’action en dehors du Proche-Orient, Daesh a comme objectif principal de faire venir dans l’Etat islamique un maximum de volontaires étrangers et des familles entières. Les premiers sont destinés à compléter les rangs de son armée dont les effectifs restent limités en regard de ses ambitions. Les secondes permettent de peupler le califat. Elles y trouvent la possibilité de pratiquer « en toute liberté » leur religion. Pour cela, selon les mots de la revue Dar al-Islam, il fait état de l’« immense bienfait qu’est celui de vivre sous la foi d’Allah au milieu de croyants. Et pour rappeler à ceux qui n’ont pas accompli l’obligation d’émigrer de la terre de mécréance et de guerre vers celle de l’Islam qu’ils sont en immense danger dans ce monde et dans l’autre ». Selon Abou Bakr al-Baghdadi, l’émir de Daech, tout musulman doit lui faire allégeance (Bay’ah) et a le devoir de le rejoindre (Hijrah) pour renforcer l’Etat islamique qu’il est en train de fonder. Mais ceux qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent gagner le front syro-irakien doivent déclencher des actions offensives là où ils se trouvent et comme ils le peuvent. C’est un appel clair à tous les solitaires qui souhaitent passer à l’action. Le problème avec les islamistes radicaux islamiques, c’est qu’ils disent ce qu’ils vont faire et font ce qu’ils ont dit : « Allah a jeté l’effroi dans les cœurs et ils sont terrorisés par le retour du Califat et la bannière noire du Tawhid (monothéisme) qui bientôt flottera sur la Mecque, Médine, Bagdad, Constantinople jusqu’à Rome ».
Il convient toutefois de rester prudent sur les conclusions de ces études qui ne portent que sur quelques dizaines de cas connus. Il faut aussi partir du principe que, comme ailleurs, il y a de nombreuses « exceptions qui confirment la règle ». Même si la majorité des cas d’actions terroristes relèvent de l’islam radical, il est aussi important de constater que les milieux d’extrême-droite sont aussi concerné – particulièrement aux Etats-Unis -, sans oublier le cas d’Andrea Behring Breivik qui a tué 77 personnes et en a blessé 151 autres, le 22 juillet 2011 en Norvège.
Les « loups solitaires » et apparentés sont à ranger dans les « moyens » du terrorisme qui n’est qu’une technique de combat du faible au fort. Même si, par miracle, la cause de l’islam radical venait à s’estomper, la méthode terroriste serait alors employée par d’autres adeptes d’idéologies extrêmes : extrême-droite, extrême-gauche, écologie radicale, anarchisme, etc. Enfin, il convient de ne pas verser dans le pessimisme du style « les loups solitaires sont indétectables car non connus des services de renseignement ». En effet, ce phénomène peut être combattu avec efficacité. En effet, les volontaires désireux de lancer un acte violent isolé souhaitent généralement laisser leur empreinte dans l’Histoire. Leur ego leur commande que l’on se souvienne d’eux car leur objectif principal est de sortir de l’anonymat et d’une vie qu’ils jugent stérile. Pour ce faire, ils préparent et diffusent, parfois à l’avance, des messages destinés à revendiquer leurs actions. Ils offrent alors ainsi l’opportunité aux services de lutte de les découvrir avant même d’avoir pu passer à l’acte. De plus, leur manque de professionnalisme est un handicap à leur dangerosité même s’ils font de malheureuses victimes. Et en aucun cas, ils ne peuvent mettre en danger les sociétés qu’ils attaquent. Au contraire, ils provoquent des sursauts d’union nationale en montrant que la Démocratie a un prix.
[1] C’est un faux qui prétend que les juifs et les francs-maçons ont un plan de conquête du monde. Ecrit en 1901 à Paris par un informateur des services secrets russes, il a été repris par les nazis et par tous les antisémites voulant donner une raison « historique » à leurs abominations.
[2] A l’heure actuelle, force est de constater que la grande majorité de ce que l’on appelle « la rue arabe », croit fermement en cette thèse. La propagande islamique radicale a été particulièrement efficace pour faire passer cette intoxication.
[3] L’immense majorité des victimes du terrorisme islamique sont des musulmans. Il n’y a pas une semaine qui se passe sans que des
attentats de masse n’aient lieu au Pakistan, en Irak ou ailleurs. Les chiites sont particulièrement visés car, dans l’esprit des théoriciens de l’islam radical sunnite, ils sont encore « pires » que les chrétiens et les juifs, appelés « les gens du Livre » car adeptes des religions monothéistes. En effet, ces derniers sont des « ennemis » qui peuvent éventuellement être convertis, ou payer un impôt spécifique (dhimma), sinon ils sont tués. En revanche, les chiites sont des traîtres qui doivent être massacrés.

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