Enjeux marocains des scrutins espagnols: Le PP sauve les meubles à Sebta et Melillia

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Si la scène politique espagnole a connu un réel séisme, avec la montée en puissance de nouveaux acteurs qui contestent le traditionnel jeu de l’alternance entre le PP et le PSOE, le poids de l’électorat marocain est resté insignifiant, y compris à Sebta et Melillia. Pourtant, la nouvelle formation Podemos développe un discours de réconciliation historique avec le Maroc en lui rétrocédant les présides et autres îlots toujours occupés par l’Espagne. Réalisme ou angélisme ? Le point sur un scrutin purement espagnol aux implications bien marocaines… 

Perspectives Med : A quels nouveaux défis le Maroc se voit confronté avec la nouvelle architecture partisane qui a pris corps en Espagne avec la fin du bipartisme et la percée des mouvements «Podemos» et «Ciudadanos»?
Abderrahmane Mekkaoui : Les élections en Espagne ont représenté un véritable séisme politique au niveau tant des municipales que des provinces autonomes. Mais l’onde de choc de ce séisme politique n’a pas atteint les deux villes de Sebta et Melillia occupées outre les Iles Zafarine. Car le Parti populaire (PP) a obtenu une majorité absolue ! Plusieurs raisons peuvent expliquer un tel «conservatisme ». Les élections municipales à Sebta et Melillia ont permis au président de la municipalité d’accéder au poste de Président du gouvernement autonome. Cela renforce l’idée selon laquelle les électeurs de ces enclaves se situent à l’extrême droite du PP. Cette majorité absolue, particulièrement à Sebta, est la seule qui a marqué ces derniers scrutins en comparaison avec toutes les autres villes d’Espagne et ce depuis 20 ans de gouvernance continue. Au niveau de Melillia, le PSOE, rival historique du PP, n’a pas obtenu la majorité absolue mais gouvernera quand même grâce au soutien d’un autre parti libéral qui a percé, « Ciuadadanos ».
On peut dire, dès lors, que malgré son échec au niveau de toute l’Espagne, le PP a pu conserver son influence intacte dans les enclaves occupées et ce pour une deuxième législature. On souligne que les Marocains de Melillia ont voté pour la coalition melilloise qui a obtenu 7 sièges, contrairement à ceux de Sebta qui ont boycotté les urnes, portant le taux d’abstention à 50%. Ce qui veut dire que ces électeurs n’ont pas trouvé de formation politique a même de prendre en charge leurs problèmes. On peut dire aussi que Rabat a contribué de manière indirecte à l’exploit du PP. Mariano Rajoy est crédité d’avoir convaincu le Maroc de surseoir provisoirement à ses revendications territoriales. Mais contrairement aux supputations des observateurs espagnols, rien n’a été confirmé du côté de Rabat.
L’autre raison qui a aidé le PP à gagner le pari dans les deux colonies est imputable à l’application par le Maroc de l’accord de l’acceptation des immigrés refoulés d’Espagne signé entre les deux parties en 1992. Auparavant, le Maroc refusait d’une manière catégorique que cet accord puisse inclure les immigrés installés dans les deux villes à cause du litige de souveraineté. C’est ce qui confirme que le Maroc a commencé à appliquer sur le terrain ledit accord. La dimension économique n’est pas, non plus, à minorer. Le PP a bénéficié de la revivification du « trabendo », avec un rythme d’exportations vers le Maroc qui a dépassé les flux de 2008. Pour conclure, on souligne que le discours politique à Sebta et Melillia tourne autour de l’immigration clandestine, la souveraineté, la contrebande.
Pour ce qui est du jeune parti Podemos, il a focalisé sa campagne dans les deux villes sur la question de la restitution des deux colonies au Maroc, comme il a aussi exprimé sa grande compréhension du dossier de l’immigration tel qu’appréhendé par Rabat. A cause de ces deux positions, cette nouvelle coalition de gauche a été électoralement punie. Pourtant, ce parti qui se présentait sous diverses appellations a obtenu plusieurs élus dans les territoires autonomes et des municipalités dans l’ensemble de l’Espagne, exception faite de Sebta et Melillia. D’ailleurs, force est de rappeler que ces deux villes garnison conservent toujours les symboles du Général Franco dans les espaces publics et autres boulevards au moment où toutes les autres villes espagnoles ont effacé ces symboles.
Avec le vote-sanction essuyé par le PP et la fin de la dualité partisane (PP-PSOE), tout laisse présager la percée d’un nouvel échafaudage politique en Espagne. Car si le PP a gagné dans l’ensemble, il a perdu 2,5 millions de voix, comme il a perdu nombre de mairies dans toutes les grandes villes qu’il gérait naguère, exception faite de Malaga. La perte de son fief historique, Valencia, et de la capitale politique, Madrid, sont autant de repères significatifs. Dans le même sillage, tous les gouvernements d’autonomie ont été perdus par le PP, sauf à Valence, Malaga, Sebta et Melillia. La force de Podemos, soutenue de coalitions politiques civiles et de gauche, a permis à cette nouvelle formation de réaliser un score important à Barcelone, désormais conduite par la jeune Ada Colau qui a monté une association de défense des propriétaires de logements victimes de la crise financière. La prise de Madrid est aussi un symbole de changement réel en Espagne. Les conclusions à tirer de ces élections pour le Maroc sont multiples, surtout après l’émergence de cette troisième force politique qui pourrait devenir la deuxième, voire la première lors des prochaines élections générales. Cette coalition de gauche devrait renverser la donne quasiment stable dans les relations entre les deux pays voisins.
En conclusion, ces épreuves électorales se sont déroulées six mois avant les élections législatives dans lesquelles Podemos entrera dans l’arène avec son nom propre et son logo, mettant l’Espagne sur un virage de radicalisation plus grand et plus fort que durant la folle journée du 24 mai passé.

Doit-on craindre un changement d’approche dans la perception de «la question marocaine» chez nos voisins ibériques avec la montée en puissance d’un mouvement radical, comme celui que représente «Podemos»?
S’il y a une première conclusion à tirer, c’est bien celle qui consiste à dire que ces épreuves ont confirmé le processus de marginalisation politique de la communauté marocaine en Espagne, en comparaison avec les autres pays européens. Les Espagnols d’origine marocaine ne se sont pas déplacés en grand nombre aux bureaux de vote. Voilà une véritable surprise, voire un cataclysme ressenti par tous les partis, et ce malgré l’émergence de nouvelles formations et l’ouverture de formations nationalistes, en Catalogne et dans le pays Basque, sur des activistes d’origine marocaine. On est loin de la reproduction de quelques saillies historiques qui ont permis à des Marocains d’assumer des fonctions régaliennes et de prestige dans des pays voisins de l’Espagne, et même ailleurs. Dans les villes qui accueillent une forte colonie marocaine comme Madrid, Valencia, Grenade, Barcelone, la participation était très faible. A titre d’exemple, dans deux centres de vote de Grenade, dans un quartier connu pour être celui des Marocains, sur 200 électeurs, seuls 4 ont voté. Même Podemos qui défend la cause des immigrés n’a pas réussi à mobiliser les Marocains. Dans toutes les listes électorales, point de candidatures marocaines. Pourtant, 750.000 marocains résident légalement en Espagne, dont 90.000 naturalisés espagnols… Des chiffres assez significatifs puisque ce gisement représente quand même 2% de la population espagnole en âge de voter. Aucune représentativité politique dans les municipalités et au Parlement au moment même où plusieurs Marocains en France, en Hollande, en Belgique ont atteint la magistrature suprême et/ou le poste de ministre. Même en Italie, la présence marocaine a atteint des proportions importantes sur l’échiquier politique. Ce déphasage s’explique, à mon avis, par le refus des partis politiques espagnols traditionnels de signer un accord avec Rabat permettant aux citoyens résidants dans les deux pays de participer aux élections municipales. Bien sûr que l’on permet aux Marocains de faire des queues interminables pour s’inscrire dans le chômage où pour la régularisation de leur statut. Mais ce qui est sûr, c’est que la politique de marginalisation volontaire, institutionnelle et officielle des ressortissants marocains rend insignifiant tout effort d’intégration ou d’assimilation.
Pour le moment, le Maroc et l’Espagne se sont déclarés pays voisins alliés contre deux menaces déstabilisatrices : le terrorisme transfrontalier et l’immigration clandestine. Ce sont là les deux priorités des deux gouvernements actuels. C’est ce que laisse entendre la dernière réunion, à Madrid, de la commission mixte maroco-espagnole. Sur les divergences, on préfère les reléguer aux calendes grecques. Pourtant, il y a le passif colonial, la position de Madrid vis-à-vis du dossier saharien, le tracé des frontières maritimes entre le Maroc et les Canaries, cela sans parler des problèmes posés par l’agriculture.
Les nouveaux partis, Podemos et « Ciudadanos ont une vision particulière qui s’inscrit en faux vis-à-vis de l’approche traditionnelle et unanime de « la question marocaine ». La première des particularités, et elle est de taille, a trait au passif colonial que représente l’occupation espagnole de Sebta et Melillia. Madrid est ainsi invité à les restituer au Maroc. Podemos développe aussi une autre approche de la question de l’immigration clandestine qui prend en charge les doléances exprimées par Rabat, notamment en conditionnant le retour des immigrés à leurs pays d’origine à l’aide au développement avec, en prime, le respect du droit international humanitaire. Concernant le Sahara marocain, on regrette que les nouveaux mouvements espagnols qui ont des affinités avec les lobbies pro-algériens et pro-polisariens, développent une vision confuse et contradictoire.

Si la diplomatie parallèle n’a jamais été le fort du Maroc en Espagne, comme ailleurs, comment les représentants de la société civile devraient composer avec les nouveaux acteurs de la scène politique espagnole?
Contrairement à la France et aux Pays du Benelux, la communauté marocaine en Espagne est la plus pauvre et la moins structurée. Malgré sa force numérique, elle reste marginalisée et très vulnérables au djihadisme, à l’islamisme radical et au crime organisé. Cette situation des plus complexes doit inciter les autorités marocaines et espagnoles à veiller sur l’immunisation d’un tel gisement humain pour mieux l’impliquer dans l’intérêt d’un bon voisinage. La société civile marocaine doit s’ingénier à trouver les meilleures passerelles pour garantir à la communauté marocaine établie en Espagne une autre intégration. L’affaire n’est pas entendue d’avance.

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