« Ettaliani », remporte le « Booker 2015 » : Le pari « hot » de C. Mabkhout

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« Ettaliani », premier roman de l’universitaire Chokri Mabkhout est porté aux nues par le « Booker 2015 ». Une chronique assez piquante de la Tunisie sous Bouguiba et Ben Ali. Et une ode à la liberté.

Personne ne l’attendait au tournant d’une carrière de romancier appelée à prendre son envol. Pourtant, Chokri Mabkhout, président de l’Université Manouba, connu pour son travail de traducteur, mais également de chroniqueur littéraire, a défrayé la chronique arabe avec son premier roman : « Ettaliani ». C’est avec cette oeuvre assez singulière qu’il a pu décrocher le Prix international du Roman Arabe « Booker 2015 ». De quoi confirmer la création romanesque tunisienne dans le vaste espace arabe d’autant plus que le Prix international créé en 2007 destiné à promouvoir l’écriture romanesque arabe équivaut à un sésame pour le succès des auteurs consacrés. Déjà primé avec le Comar d’Or 2015, C. Mabkhout, avait formé le voeu de voir « son roman marquer le nom de la Tunisie dans le registre des lauréats du Prix Booker ». Un souhait prémonitoire ? En tout cas, il faut croire que son vœu a été exaucé. Ce qui n’est pas rien pour la carrière qui s’ouvre à un universitaire qui a marqué de son empreinte la scène tunisienne. Il y a lieu de rappeler qu’une telle consécration n’est point fortuite. La première oeuvre romanesque de C. Mabkhout, « Ettaliani » était en lice parmi 180 romans retenus dans une première étape et qui sont publiés en 2014 par des romanciers en provenance de 15 pays arabes. Resté en lice dans la dernière phase aux côtés de cinq romans signés par des auteurs palestinien, marocain, soudanais, syrien et libanais, « Ettalliani » est, selon les propos du poète et écrivain palestinien Mourid Bargouthi, président du jury « un début magique du romancier Chokri Mabkhout qui ressemble d’ailleurs au début fabuleux de son premier roman ». Le gagnant du Prix Booker reçoit un prix de 50 mille dollars américains (environ 120 mille dinars tunisiens) et bénéficie d’une traduction de son oeuvre vers l’anglais sachant que les six romanciers inscrits dans la liste courte gagnent chacun un prix de 10 mille dollars.
Lors de l’annonce du lauréat de ce Prix à Abou Dhabi, à l’occasion de l’ouverture de la foire du livre d’Abou Dhabi (émirats Arabes Unis), C. Mabkhout n’a pas hésité à rappeler la philosophie qui le guide dans sa production littéraire. à ses yeux, « Ettaliani » est un réquisitoire pour la défense des droits de l’individu en Tunisie et représente, dès lors, « une œuvre au service de la liberté » dans son acception la plus large. Pour le romancier, le genre littéraire choisi pour défendre de telles valeurs et le mieux approprié puisque le roman « offre un espace d’expression large » pour traduire toutes les facettes des personnages en lice qui rythment la vie d’une Tunisie en proie à un changement contrarié.
Le romancier plonge le lecteur dans l’histoire récente de la jeune Tunisie, qui se situe entre l’enfance de son héros central, Abdennasser, c’est-à-dire vers le début des années 60 et le début des années 90. On est donc plongés dans la trame de l’œuvre qui coïncide avec le début du règne de Bourguiba et de celui de Ben Ali avec toute ce que concentre cette période comme événements marquants. à travers ses personnages, le romancier essaye d’en tirer des enseignements, de proposer des explications et de poser des questions. Le romancier n’hésite pas à se vêtir des attributs de l’historien pour ce faire et tire le lecteur par la main pour lui faire découvrir Tunis, la capitale, les ruelles de sa vieille ville et les artères du centre-ville. Pour les critiques tunisiens, « chacun de ces endroits est cité par son vrai nom, comme le café « El Hadj » du Bardo ou bien l’hôtel « International », et même les personnages qui les peuplaient le sont également tels le professeur de philosophie, Habib Ben Hamida, des hommes ou des femmes publics, à l’image de la « proxénète du Palais », Saïda Agrebi, ou bien encore l’agent de censure, Abou Essaoud ». En somme, c’est le rendu d’un « tableau extrêmement circonstancié » que l’auteur livre au lecteur. Chaque fait et chaque lieu est porteur de signification. La description méticuleuse de la vie dans les quartiers de la Médina montre comment une crise morale commence à s’installer dans la capitale. Les causes en sont plusieurs dont la manifestation la plus visible est l’exode rural. Ce phénomène est dû, selon Abdennasser, personnage qui campe le Marxiste-léniniste du roman, au manque de développement régional et à la politique du libéralisme sauvage, tout en soulignant, toutefois, que ces victimes du système sont le prolétariat en haillons ou le lumpenprolétariat qui constituerait, ultérieurement, les forces de la contrerévolution.
Roman politique ? Pour ceux qui en doutent, nul besoin de rappeler que les personnages expriment autant de protagonistes qui avaient marqué la scène politique tunisienne polarisée entre une gauche révolutionnaire et des islamistes qui symbolisent l’obscurantisme. Sans oublier, bien entendu, la bourgeoisie affairiste et les jeux d’accommodement avec les extrêmes qui déchirent une société composite. Le roman fait honneur au mouvement syndical estudiantin, dirigé par l’UGET, à travers le statut de ses héros, les étudiants Abdennasser et Zina, doux révolutionnaires écartelés entre trahisons et combat. Bien qu’il soit resté fidèle au Marxisme-léninisme, le héros du roman est devenu journaliste pour le gouvernement alors que sa compère renonce totalement à l’action politique, change d’ambitions en devenant enseignante et s’éloigne un tant soit peu des idées qu’elle a véhiculées. Le romancier n’est pas tendre, non plus, avec les islamistes dont les connivences avec le régime politique de l’époque tendaient à affaiblir la gauche. Une formule magique qui n’est guère étrangère au lecteur arabe. En tout cas, c’est ce « blocage » du système politique ambiant qui a contribué à castrer les héros du roman. Des héros victimes d’une société impitoyable et malades de ses travers faits de pédophilie et d’inceste. L’idylle bloquée n’est que le témoignage d’une société bloquée. Celle qui conduira à « la révolution du jasmin ».

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