La dernière bifurcation de B. Stiegler

La pensée, comme univers à part entière, est une passion qui s’exerce dans une sorte d’isola. Bernard Stiegler, philosophe de la disruption, est passé par cette case dont il garde des stigmates jusqu’à la fin de ses 68 ans, bien remplis. Ce passionné des classiques de la pensée humaine, Platon en tête, s’est essayé à la philosophie lors d’une traversée du désert qui l’a conduit à la case prison. 

En six ans passés derrière les barreaux, il apprivoisa le silence et la pensée solitaire avant de se découvrir une passion de ce qu’il appelle « oralisation », en donnant des cours à un groupe de prisonniers.

Une parenthèse qui allait laisser des stigmates chez ce penseur de gauche, voire à la gauche de la gauche, puisqu’il ne devient « sociable », ouvert au dialogue avec les autres, que passé midi. Résultat des courses, il lègue à ses contemporains 35 livres (dont trois collectifs). Le dernier de ses ouvrages, sorti des presses des « Liens qui libèrent », a pour titre « Bifurquer ».

Un appel à l’agir face à un monde qui pervertit « l’âme noétique » de l’espèce humaine avec ce que le développement technique et technologique traine de plus effrayant dans son sillage, la « gouvernementabilité algorithmique ». A trop faire confiance aux machines tout processus ne saurait se défaire de l’aliénation, telle que la doctrine marxiste le prévoyait à la fin du 19e siècle.

Déjà ! Si l’homme, tel les animaux supérieurs, a la capacité de rêver, ce qui le distingue le plus est sa propension à faire le linkage entre l’onirique et le technique. L’homme dispose donc de la capacité de réaliser ses rêves via la technique. Mais un avion, pour vertueux qu’il soit dans la facilitation de la mobilité, peut aussi emporter la mort dans ses soutes ou sous ses ailes. Bombardiers et chasseurs ont semé, et continuent de le faire, la mort. 

B. Stiegler milite pour que la « dénoétisation » ne soit pas le lot de l’espèce humaine. D’où son recours au Pharmakon, la technologie pouvant renfermer aussi bien le poison que l’antidote. Réfléchir pour panser les maux de la société n’est pas la panacée. D’où la critique, comme approche sacerdotale chez B. Stiegler. Une critique non pas pour dénoncer le côté toxique de la technologie, mais pour se l’approprier et la réformer.

L’enjeu est assez complexe lorsque, face à la révolution cybernétique, le monde est devant un dilemme : un modèle chinois ultra-centraliste (la notation des citoyens via un flicage systématique n’est pas une vue de l’esprit !) et un autre assimilé libertarien, mais tout aussi dangereux, comme l’exsude l’empire américain. Pour dépasser cette « stratégie du choc », comme le laisse supposer Naomi Klein, celle qui délègue aux machines l’avenir de l’humain, rien ne vaut une action collective. B. Stiegler qui évoque une organologie générale qui fait travailler les gens ensemble, autant dire les compétences, procède d’une démarche disruptive : faire dans la synthétique, mais pas uniquement dans l’analytique, pour proposer des bifurcations.

A charge pour ces dernières de soigner ce qui peut l’être des poisons disséminés par les Big-data qui ne font que les calculs… lesquels produisent des virus. Se soustraire à la logique marchande de Hayek et de son école c’est empêcher que le marché soit seul capable de décider, de réguler, de gérer…

In fine, l’essentiel est d’engendrer de l’anti-entropie en lieu et place de la seule production de l’entropie qui risque de faire craquer et désarticuler le monde. C’est de la sorte que B. Stiegler cultive l’altérité. D’où la fondation de Ars Industrialis, groupe de réflexion philosophique en 2005, dans lequel il en appelle à une nouvelle manière de penser notre rapport à la technique et en particulier aujourd’hui aux algorithmes.

Le philosophe qui s’est retiré de la scène a dirigé depuis 2006 l’institut de recherche et d’innovation, qu’il a lancé au Centre Pompidou ainsi que l’école de philosophie d’Epineuil, Pharmakon, qui offre des cours de philosophie à suivre sur place ou en ligne. 

Le défunt penseur, grand amateur de jazz, mais aussi féru de musique classique, a réussi à bien « chauffer son cerveau » pour guérir la pensée via une pensée collective. Prodiguer des soins, c’est verser sans ambages en plein dans la pharmakon. « Cet à la fois est ce qui caractérise la pharmacologie qui tente d’appréhender par le même geste le danger et ce qui sauve. Toute technique est originairement et irréductiblement ambivalente : l’écriture alphabétique, par exemple, a pu et peut encore être aussi bien un instrument d’émancipation que d’aliénation.

Si, pour prendre un autre exemple, le web peut être dit pharmacologique, c’est parce qu’il est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation et un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du user profiling. » Voilà pourquoi on peut combattre la toxicité de la technologie en se l’appropriant

“Rien n’est plus effrayant aujourd’hui que la gouvernementalité algorithmique et cependant je pense que l’humanité ne peut pas éviter de développer des moyens qui passent par la cybernétique. Je pense qu’il ne faut pas rejeter ces techniques mais il faut les critiquer, ce qui ne veut pas dire simplement les dénoncer mais les transformer”, avait annoncé le penseur défunt sur France Culture. C’était le 11 juin dernier.

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