LA LIBYE ÉCARTELÉE ENTRE 1700 GROUPUSCULES DJIHADISTES : LA GALAXIE DES EXTRÉMISTES

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Plusieurs facteurs contribuent à expliquer pourquoi une bonne majorité des groupuscules djihadistes a réussi à s’incruster dans quelques villes de l’Est libyen. C’est sous le couvert de la prédication et de l’action islamiste que ces groupuscules ont pu s’intégrer dans une société libyenne marquée essentiellement par son imprégnation d’un Islam modéré et une grande dévotion. L’incrustation des groupuscules dans le tissu populaire libyen n’a d’égal que la forte propension des masses à être facilement perméables au discours religieux. Parmi ces groupuscules il y a lieu de citer le reliquat des anciennes organisations radicales, originaires des tribus de l’Est, qui avaient subi la dure loi répressive du régime Kadhafi durant les années 1990 du siècle dernier. Ces groupuscules qui ont pris part à la révolution du 17 Février et ont pu faire main basse sur un arsenal conséquent, sans compter les subsides, facilitant ainsi leur influence sur le terrain. Les actions qu’ils eurent à mener en l’espace de quatre années, à l’ombre et/ou en plein jour, lui permirent de mieux se restructurer en rassemblant ses membres pour mener l’action susceptible de changer la face de la Libye sous le slogan générique de l’Etat Islamique. Nul besoin de rappeler, à ce propos, que le corpus idéologique qui habille leur action fait grand cas des idées djihadistes extrémistes. Leurs leaders se trouvent en majorité hors de la Libye et comptent parmi eux des vétérans de différentes nationalités qui avaient fait leurs premières armes en Afghanistan, en Irak, en Syrien, en
Algérie, en Tunisie ou en Egypte. Ces groupuscules s’activent sous des appellations diverses ; Ansar Charia à Benghazi et Derna, Majliss Achoura des révolutionnaires de Benghazi, la Katiba des Martyres Ra Allah Assahati à Benghazi, la Katiba des Martyres du 17 février à Benghazi, la Katiba des Martyres d’Abou Salim que dirige Abdelkader Azouz à Derna, la Jemaa de l’Unicité et du Djihad qui s’active à Derna tout en multipliant les contacts avec divers groupuscules djihadistes dans d’autres contrées, les Révolutionnaires de l’Etat Islamique (Daech) à Derna et Syrte… Une galaxie au sein de laquelle naviguent d’autres groupuscules dont le degré du radicalisme les rapproche des uns et les éloigne des autres groupes.
LE CREUSET DERNA Le corpus idéologique partagé par ces divers groupes composés de jeunes extrémistes est leur propension à vouloir appliquer la Charia islamique dans ses moindres détails. Et peu importe si les jeunes qui se réclament de cette nébuleuse soient incultes. Car l’essentiel réside pour eux en la sauvegarde de la situation actuelle, dans un chaos armé alimenté par des bandes qui comptent aussi d’ex-détenus de droit commun. Désoeuvrés, ces jeunes entendent ainsi disposer d’un gagne pain en basculant dans le trafic et des armes et des stupéfiants. Quant à leurs leaders, en refusant de travailler en toute légalité à l’ombre de ce qui reste de l’Etat, ils s’activent sous le couvert d’agendas externes à la Libye pour faire durer la panne institutionnelle en empêchant la reconstruction de l’Etat. S’ils ne cherchent pas à solder d’anciens comptes qui remontent à l’ère Kadhafi. Le front le plus inquiétant est celui qui est actuellement ouvert à Derna. Cette ville s’est transformée, en effet, en un véritable foyer urbain où s’activent les islamistes les plus extrémistes dans les girons des Partisans de la Charia (Ansar Acharia) et des Partisans de l’Etat Islamique (Ansar Daech), où au coté du Conseil de la Choura des jeunes islamistes (Chabab Al-Islam). La base de cette nébuleuse est composée essentiellement de jeune libyens. Mais ils ne sont pas restés isolés face à l’affluence de combattants en provenance des pays du Maghreb et du Proche-Orient. Ces extrémistes ont mis à profit les conditions géographiques pour mettre la ville sous leur coupe et, partant, déclarer la constitution d’un Emirat
islamique. Ces groupuscules ont tourné le dos au processus démocratique enclenché, boycotté les élections et continué à porter les armes pour mieux procéder aux assassinats et faire parler les explosifs.
LE PÉRIL DAECH La situation flottante de la Libye fait que les libyens, et ils ne sont pas les seuls, redoutent que leur pays ne serve à aimanter tous les extrémistes en provenance de l’étranger. L’instabilité est le parfait terreau pour la poussée des périls d’autant que l’immensité du territoire, vierge de tout contrôle, contribue avec la couverture de quelques tribus à ce que les groupuscules djihadistes soient alimentés en armes, y compris par des puissances étrangères. La duplicité de la communauté internationale est assez singulière dans le cas libyen puisque face au soutien militaire accordé aux djihadistes, on refuse à l’armée libyenne tout soutien. Voilà qui fragilise davantage la lutte locale, menée par l’état-major rattaché au gouvernement légitime, contre le terrorisme. L’organisation Etat Islamique a su profiter de l’instabilité et de la porosité des frontières pour s’installer, en force, en Libye. Surtout depuis que la coalition internationale qui a bouté la dictature a torpillé les institution de l’Etat et déstructuré l’armée nationale libyenne tout en la marginalisant. La guerre civile qui sévit en Libye depuis plus de trois ans s’explique par le grand déséquilibre des forces, les formations politiques d’un côté et les diverses factions armées de l’autre. Les déchirements que le pays endure, à cause de l’âpre lutte en cours entre les divers acteurs politiques, conjuguée à l’interventionnisme de forces régionales qui cherchent à faire perdurer la division du pays, rendent aléatoires les efforts menés pour stabiliser la situation et blinder le pays par un système sécuritaire efficient. Dès lors, pour
sortir de l’impasse, il est impératif de tout mettre en œuvre pour qu’une réconciliation politique globale ait lieu. Plutôt que de faire converger l’intérêt, au détriment du gouvernement et du parlement reconnus, vers les autres factions qui s’activent à torpiller le pays avec l’aide des extrémistes de tous bords. Ceux-là mêmes qui occupent de larges pans du pays, y compris la capitale Tripoli, outre les champs pétrolifères qui représentent une des principales ressources de l’Etat.
CLIVAGE EST-OUEST Dans la région de l’Est libyen, l’armée libyenne est à pied d’œuvre pour endiguer le danger des extrémistes à Derna et Benghazi, et pousse plus loin son offensive vers Syrte. Alors que dans la région Ouest, les milices qui refusent d’intégrer le giron de la légitimité continuent à s’agiter pour perpétuer le fait accompli, soutenues qu’elles sont par un Conseil national en fin de mandat qui cherche à mélanger les cartes pour rebondir sur le devant de la scène. D’autant plus que ledit Conseil a fait preuve de faillite dans la gestion des affaires du pays (notamment en intégrant les jeunes en armes dans l’armée nationale et/ou dans le jeu politique) et que plusieurs formations politiques, les Frères Musulmans en tête, ont été incapables de réaliser des acquis politiques lors des dernières législatives. Dans cette partie de la Libye la situation s’est complexifiée à cause des animosités entre personnalités, des luttes entre tribus et des déchirements entre régions. Ces tiraillements qui sont d’actualité n’en représentent pas moins le reliquat de luttes antérieures. Schématiquement, la déstructuration des institutions étatiques, dont les services de sécurité au même titre que l’armée, contribue à alimenter la tension et à rendre illisible la situation. Mais pour résumer, le pays est aujourd’hui scindé en deux, avec les composantes engagées dans une lutte sans merci. Il s’agit principalement de celle qui conduit « la bataille de la dignité », avec l’appui de tribus issues de l’Est libyen, des partisans de la fédéralisation et des unités de l’armée nationale chapeautées par l’état-major. Et c’est de cette faction là que se réclame le très médiatique Général Haftar. Ce bloc ayant en face « l’opération de l’aube » qui est menée, elle, par des forces islamistes alliées à des groupes armés de Misurata. Si le premier bloc a du crédit auprès de la communauté internationale, le deuxième jouit, lui, de l’appui du Qatar, de la Turquie et du Soudan. Encore faut-il nuancer puisque la position de puissances comme les Etats Unis d’Amérique ou encore la Grande Bretagne reste marquée par le flou artistique.

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