La recomposition du Proche-Orient analysée par Eric Denécé: l’Europe, auxiliaire des usa

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PERSPECTIVES MED : LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME PREND-ELLE UNE AUTRE TOURNURE AVEC L’IMPLICATION DIRECTE DE LA RUSSIE EN SYRIE ?
Eric Denécé : Bien sûr. C’est une vraie inversion de tendance, même si les divers groupes terroristes en Syrie (Jabhat Al-Nosra et Daech) avaient peu de chances de renverser le régime de Bachar El-Assad, car il bénéficie toujours d’un soutien important de la population, contrairement à ce que les médias racontent.
L’entrée en jeu des Russes est particulièrement efficace et cause de nombreuses pertes dans leurs rangs. D’ailleurs, l’armée syrienne est repassée à l’offensive et reprend peu à peu du terrain, ce qui va lui permettre de sécuriser la Syrie utile, qui regroupe l’essentiel de la population. Mais tout cela va se faire progressivement, il ne faut pas s’attendre à une progression « éclair » des forces syriennes, qui sont tout de même diminuées après quatre années de guerre.
Mais les premiers signes sont là : Damas est redevenu sûr et les reconstructions ont recommencé à Homs.

EST-CE TROP TOT POUR PARLER DU DEBUT DE LA FIN POUR DAECH ET SES SOUTIENS ?
E.D: C’est encore difficile à dire. Certes Daech a cessé son expansion depuis fin 2014, il a même perdu du terrain sous les coups de la coalition dirigée par les Etats-Unis ; et il connaît de nouveaux revers avec l’entrée en jeu des Russes.
Toutefois, tant que l’organisation Etat islamique bénéficiera du soutien, direct ou indirect de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, il continuera d’exister.
D’autant qu’il faut bien dire que la très faible combativité de l’armée irakienne ne permet pas d’espérer des actions d’envergure au sol à court terme.
De plus, l’absence de coordination entre la coalition et l’Iran limite la portée des opérations contre Daesh, toujours en sursis, mais toujours dangereux.

COMMENT EVALUEZ-VOUS L’INTEGRATION DE L’IRAN DANS LA RECHERCHE DE TOUTE SOLUTION EN SYRIE ?
E.D: C’est absolument indispensable. L’Iran est un Etat majeur de la région comme du jeu international. Aucune solution durable ne peut être élaborée sans lui.
Surtout, ses forces opérent directement en Syrie aux côtés des Syriens, du Hezbollah libanais et des Russes, mais aussi en Irak et au Yémen.
Téhéran montre en l’occurrence qu’il n’abandonne jamais un allié : les Iraniens se souviennent que la Syrie avait été le seul Etat à les soutenir pendant la guerre contre l’Irak (1980-1988)
Je crois surtout qu’il faut évoluer sur un point : que l’on apprécie ou pas le régime iranien et ses positions internationales, force est de constater qu’il a été constamment diabolisé ces dernières années.
Or, même s’il ne s’agit pas d’une démocratie ainsi que l’entendent les Occidentaux, ce pays est moins éloigné de ce modèle que l’est l’Arabie saoudite, Etat archaïque et népotique ne respectant guère les droits des femmes ni des étrangers, opposé à toute expression démocratique et soutien direct ou indirect du terrorisme takfiri.

LE ROLE DEVOLU A TEHERAN DANS LA REGION EST-IL A MEME DE CHANGER LA DONNE GEOSTRATEGIQUE ET GEOPOLITIQUE DANS LA REGION? Y A-T-IL DE QUOI DONNER CREDIT A LA CRISTALLISATION DES RAPPORTS ENTRE « CHIITES » ET « SUNNITES » ?  
E.D: Non, l’Iran ne peut changer la situation à lui seul. Mais, s’il n’était pas intégré dans un processus régional, il aurait tous les moyens d’empêcher une évolution et de rendre la situation impossible.
Par ailleurs, les Iraniens rejettent l’idée que la situation actuelle pourrait se résumer à un affrontement chiites/sunnites. Bien que les tensions soient réelles, ils réaffirment régulièrement leur croyance en une umma unie. Leur position n’est dure qu’à l’encontre des djihadistes … qui sont le plus souvent d’essence wahhbite ou salafiste.

La Turquie verra-t-elle son rôle « minoré » dans la géopolitique régionale ?
E.D: Indéniablement oui. Erdogan a joué et a perdu au niveau régional. A trop vouloir en faire, la situation s’est retournée contre lui
La Turqui qui voulait jouer le rôle d’une puissance régionale se trouve aujourd’hui encerclée par les forces russes, sur sa frontière nord, comme au sud, en Syrie.
De plus, sous la pression des Occidentaux, Erdogan a du faire évoluer sa position à l’égard de Daech et lancer ses premières opérations contre l’organisation
C’est donc un échec total de sa stratégie et nous devons nous en réjouir. Erdogan est un autocrate saisi par la folie du pouvoir comme l’illustre sa manipulation des élections turques et sa volonté de devenir président à vie…

ET QUID DE L’ARABIE SAOUDITE ENGLUEE DANS LE CONFLIT AVEC LE YEMEN?
E.D: L’Arabie saoudite est un Etat du passé, malgré sa puissance financière. Ryad commence à sentir le vent tourner depuis que les Américains, grâce au gaz de schiste, ont moins besoin du Moyen-Orient.Toutefois, l’Arabie saoudite dispose d’un pouvoir d’influence et de nuisance considérable grâce à l’argent du pétrole et s’en sert pour jouer au pyromane.
Il convient de rappeler que c’est grâce à son appui (et plus tard à celui du Qatar) que depuis les années 1980 le terrorisme islamiste s’est répandu dans le monde ! C’est ce wahhabisme, version archaique et rétrograde de l’islam qui est à l’origine du rejet qui finit par toucher les musulmans partout hors du monde arabe. Or le wahhabisme ne représente que 10% des croyants !
Par ailleurs, il faut dire haut et fort que l’intervention saoudienne au Yémen est une véritable agression sur laquelle la communauté internationale ferme les yeux. Pourquoi les médias n’évoquent-ils pas la déroute de l’armée (de mercenaires) de Ryad ? Pourquoi ne parlent-ils pas des nombreuses victimes civiles collatérales ? Et surtout, pourquoi la Saoudiens n’ont-ils pas plutôt déployé leurs forces contre Daech, qui représente une menace infiniment supérieure à celle des Houthis ?

QUEL ROLE POURRAIT JOUER L’EGYPTE DANS LA NOUVELLE CARTE QUI SE DESSINE POUR LA REGION ?
E.D: Je pense que l’Egypte du président El-Sissi est amené à jouer un rôle majeur en Afrique du Nord et au Moyen-Orient dans les années à venir. Le Caire dispose des forces militaires les plus importantes de la région et ne cesse de les moderniser. Son rôle dans la lutte contre les terroristes est essentiel, c’est bien pour cela que Daesh le craint et de lui nuire.
Toutefois, contrairement à ce que disent les médias occidentaux, malgré la permanence des attaques terroristes, la branche de Daesh au Sinaï connaît depuis un an une série de revers majeurs face à l’armée égyptienne. Comme en Syrie, la tendance s’inverse.
Saluons enfin le courage des Egyptiens qui ont mis un terme au régime illégitime de l’organisation des Frères musulmans, après un an de règne catastrophique.
C’est un événement fondamental, car tous les mouvements djihadistes actuels puisent leurs racines idéologiques dans les textes de cette confrérie terroriste. Or, elle a connu la déroute sur la terre même dont elle est issue.

QUE DIRE DE L’ENGAGEMENT FRANÇAIS DANS LA REGION ? PEUT-ON ENCORE PARLER DE POLITIQUE ARABE POUR PARIS ?
E.D: Malheureusement, la France n’a plus guère de politique « arabe », tant nos dirigeants politiques, depuis 2007, ont épousé la vision du monde des Américains. Nous sommes « rentrés dans le rang », à l’image des autres européens qui ne sont guère plus que des auxiliaires des Etats-Unis. C’est déplorable, car le monde occidental devient monocolore et s’enferme dans une vision déformée de la situation, sous l’influence des ses alliés du Golfe.
Européens et Français perdent ainsi tout crédit en n’ayant plus d’indépendance de vue et de parole. Cela risque de conduire à un rejet de plus en plus marqué de l’Occident par les autres pays du monde, en particulier les BRICS, qui comptent de plus en plus.

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