L’ANP victime de ses propres galonnés

L’unité exposée au grand jour de l’armée algérienne ne se réalise que lors des parades et autres manœuvres surmédiatisées. L’image de l’angle mort témoigne, elle, d’un état de décomposition qui éloigne de plus en plus de l’objectif cible, à savoir le leadership régional. Peu crédibles aux yeux de l’opinion qui bout et par extension auprès des hommes de troupe, les galonnés ont contribué à faire perdre à l’ANP de sa superbe. Voilà qui rendra laborieux le processus de toute re-légitimation au fur et à mesure que le Hirak populaire se durcit en montant en puissance.

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L’ANP victime de ses propres galonnés

En dépit de l’augmentation sans cesse des budgets alloués à la Défense, principalement depuis la fin de la guerre civile, et malgré la course aux armements enclenchée dans la région, l’ANP n’a pas réussi, pour plusieurs raisons objectives, sa mutation structurelle et sa professionnalisation. 

Les chiffres qui donnent l’Algérie comme première puissance militaire en Afrique du Nord en termes d’effectifs, 550.000 soldats, 250.000 gendarmes, 15.000 supplétifs et 50.000 soldats et officiers de réserve, ne privent pas beaucoup d’observateurs militaires de nourrir des doutes quant à la capacité des Algériens à sécuriser 2.400.000 km² environ, d’un pays continent, d’autant que l’Algérie est toujours assiégée militairement dans toutes ses frontières terrestres. Ces dernières sont minées par des conflits limitrophes (Mali, Libye, Niger, Tunisie et Maroc) tandis que des tensions maritimes sont à signaler avec l’Espagne et l’Italie :  les grands gisements gaziers soupçonnés dans la zone sud-méditerranéenne alimentent cette tension. 

Avec plusieurs escadrons de chasse, des sous-marins et autres bâtiments de guerre, des centaines de blindés et de chars d’assaut, la composante humaine de l’armée algérienne suscite nombre d’interrogations. L’ANP est divisée en deux blocs. D’abord, le commandement en proie à une guerre de clans et à des purges répétitives qui se sont accentuées depuis la chute du président Abdelaziz Bouteflika. La prison militaire de Blida ayant fait le plein d’officiers supérieurs et de sous-officiers, cette armée est atteinte dans son cœur à cause de l’érosion de sa crédibilité et du non-renouvellement des officiers gérontocrates. De nombreux scandales ont émaillé la chronique algérienne, comme celle liée au trafic de cocaïne, la fuite de généraux à l’étranger, et la mise à mort de plusieurs autres dans des circonstances suspectes (les cas du général Souab, et du commandant de la 4ème région militaire, le général Atamniya, en sont symptomatiques). A cela s’ajoute la décapitation de la DGSA (Direction générale de la sécurité de l’armée, cœur palpitant du réacteur de l’état-major algérien), via une valse incessante. La dégradation de l’image du commandement de l’APN pousse les manifestants à revendiquer « les généraux à la poubelle, le peuple exigeant l’indépendance ». Depuis le hirak, le peuple assimile les officiers supérieurs, tous logés au Club des Pins, quartier huppé et sécurisé de la riviera algéroise, aux agents du néo-colonialisme. L’offensive menée du temps de Gaïd Salah visant à imposer une façade civile par une énième reconfiguration du pouvoir militaire a fait long feu. La feuille de route arrêtée consistait aussi en la promulgation d’une nouvelle constitution permettant à l’armée d’intervenir dans le champ politique comme le prévoit expressément l’article 30 alinéa 4.   Sous la pression étrangère, la constitution boycottée par la quasi-totalité du peuple le 1er novembre 2020 envisage l’envoi des troupes algériennes dans d’autres théâtres d’opérations à l’étranger (Article 30). Ce nouveau projet élaboré par l’officine du DRS est devenu une mesure impopulaire suscitant la colère et la défiance.  Cette feuille de route politique a été réactivée suite à la mort suspecte de G. Salah par l’ancien patron du DRS, Mohamed Mediene, dit Toufik, ressuscité grâce à son poulain Ammar Belmansour, alias Haj Redouane. Une donne qui met les sécuritaires en défaut, renforçant la revendication du Hirak quant au départ de tous les symboles du « système ». La nation toute entière ne témoigne pas de la moindre considération à l’égard des généraux auxquels on reproche de ne pas avoir appliqué les articles 7 et 8 de l’ancienne Constitution qui prévoient que la souveraineté revient au peuple pour désigner ses représentants au pouvoir. Dans cet imbroglio, le commandement se retrouve assiégé militairement, économiquement et socialement. 

Toutes les cartes utilisées pour asphyxier le Hirak (amazighes contre arabes, laïcs contre islamistes) ont été rejetées par la population. S’ajoute à cela l’échec du recours à la théorie du complot et de la main étrangère suscitée pour déclencher le micro-nationalisme. 

Pour nombre d’observateurs, la cacophonie au niveau des services de renseignement a débouché sur un déficit de légitimité du commandement. Une érosion des compétences est également à signaler. Sur un total de 450 généraux, de nombreux officiers formés à l’étranger ont été mis d’office à la retraite anticipée. Les moins chanceux croupissent, quant à eux, dans la prison de Blida. Sur les 450 généraux, le noyau dur appelé boîte noire, ne dépasse pas 22 officiers supérieurs. Cela a fini par atteindre profondément le moral des troupes. Beaucoup de soldats ont fui l’armée et plusieurs mutineries ont été enregistrées.  À signaler que le camp disciplinaire de Boghar et ceux situés dans le Sahara sont saturés. À l’occasion du vote, le 1er novembre 2020, de la Constitution, on a relevé un non massif parmi les militaires. Cela n’a pas manqué d’alerter le commandement et les services de la direction générale de la sécurité de l’armée, DGSA, dirigée par le général Ould Zmirli.    

L’Algérie redevient, des lors, un important pourvoyeur de demandeurs d’asile en Europe, notamment en raison du refus et de la peur de la circonscription des jeunes appelés algériens. A titre d’exemple, en Espagne, parmi les 11.000 immigrés clandestins algériens se trouvent plusieurs militaires et/ou gendarmes qui ont fui les casernes. L’indiscipline et la désobéissance sont monnaie courante dans de nombreuses casernes. La drogue, dite « zetla », fait des ravages sous le drapeau. Suicides et démissions, refus de renouvellement de contrat, pathologies mentales se multiplient. Là aussi, la guerre numérique de la communication menée par l’opposition a eu un impact considérable au point que l’état-major a été notamment inquiété par le refus de nombreux soldats des consignes de vote en faveur de la réforme constitutionnelle. 

À partir de ce diagnostic négatif, on comprend dès lors la raison d’être domestique de la multiplication des manœuvres militaires menées tambour battant par le général Saïd Chengriha. Il s’agit aussi de multiplier les démonstrations de force face aux voisins et de rassurer une opinion publique qui n’arrive pas à accepter l’ampleur exorbitante des budgets militaires (près de 120 milliards de dollars décaissés depuis 1999) face aux crashs d’avions militaires présentés comme le top de la technologie, et, face à la minceur des résultats obtenus au fil des joint-ventures. Dans ce cadre, soulignons que le show de l’État-major de l’ANP concernant l’industrie militaire algérienne reste encore embryonnaire et artisanal à cause de l’opacité des transactions de l’impossibilité d’atteindre les objectifs tracés depuis 2000 concernant une autonomie dans les munitions, les pièces de rechange et les armes légères. 

Plus, dans la dynamique du Hirak, la question du soutien apporté par l’Algérie au Polisario, commence à alimenter le débat. La majorité des Algériens n’arrivent pas à digérer l’implication de leur système dans la prise en charge totale d’une autre force supplétive constituée de séparatistes sahraouis pour maintenir un certain degré de tension régionale afin d’amuser la galerie.  

Aujourd’hui, par ailleurs, l’opinion publique sait que l’ANP excelle à faire fructifier les dividendes d’une lutte contre le terrorisme. Preuve en est que la coopération avec des puissances étrangères, y compris l’Alliance atlantique, s’est renforcée au cours de ces trois décennies. Cela lui a permis d’avoir accès à un armement de pointe dédié à sa mission principale en apparence anti-djihadiste. 

Abderrahmane Mekkaoui
politologue

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