Les islamistes tunisiens accumulent les crises

A l’heure où les services tunisiens font preuve de proactivité en frappant fort dans la nébuleuse terroriste, un leader de la branche locale d’Al-Qaida ayant été arrêté et sa cellule démantelée, rien ne va plus dans les rangs, naguère soudés, de la formation islamiste Ennahda. Si Rached Ghannouchi s’accroche à son fauteuil de leader, il n’arrive pas à juguler la grogne parmi les figures historiques du parti qui a connu ces derniers mois contestations et démissions en chaîne.

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Le leader du parti islamiste tunisien Ennahdha, Rached Ghannouchi

Le dernier acte de la révolte a eu lieu au moment du passage à la nouvelle année, lors de l’élection du bureau exécutif d’Ennahda. R. Ghannouchi, a soumis au vote la liste de ses membres sans pour autant réussir à les imposer. La fronde a ciblé notamment Rafik Abdessalem, gendre du leader islamiste. La tête de ce dernier est réclamée par Samir Dilou, député et membre du groupe parlementaire d’Ennahda. 

«Cette liste proposée pour validation n’était pas consensuelle. Normalement, il doit y avoir des négociations pour tomber d’accord sur le choix des candidats. Cela n’a pas été fait» a fait savoir à Sputnik ce frondeur en chef. 

Créé en 1981 sous le nom de Mouvement de la tendance islamique (MTI) et interdit jusqu’à la révolution, Ennahda domine la vie politique tunisienne depuis 2011. Mais le parti est plongé dans une crise existentielle. Son électorat s’est érodé au fil des scrutins et les couacs se sont accumulés, comme lors des élections de 2019. Son candidat, Abdelfattah Mourou, n’a pas passé le premier tour de la présidentielle et même si les législatives ont confirmé sa place de premier parti de Tunisie, c’est avec des candidats moins charpenté que ceux des premières années de la révolution. 

Certaines figures d’Ennahda n’hésitent plus à remettre en cause la parole du chef, qui est aussi depuis le 13 novembre 2019 le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le Parlement monocaméral tunisien. Le 16 septembre 2020, une lettre signée par 100 personnalités du mouvement islamiste est rendue publique. On y demande au leader historique de ne pas se maintenir à la tête du parti et de ne pas se présenter à sa propre succession –alors que le leader a atteint la limite de deux mandats et doit être remplacé à l’issue d’un hypothétique 11e congrès dont l’organisation tarde à venir. 

Certaines figures islamistes très influentes, qui gravitent autour du chef, voudraient lui accorder une exemption pour qu’il se maintienne à la tête de la formation, tandis que d’autres y sont opposées. Le chercheur décrit «une guerre de leadership».

Cette atmosphère de fin de règne a provoqué une série de démissions, notamment celles de membres historiques du parti comme Larbi Guesmi, dernier en date à avoir jeté l’éponge le 1er janvier 2021, après plusieurs décennies de militantisme ponctué d’emprisonnement ( 1987 et 1991), et d’exil en Algérie et en Suisse.

Lotfi Zitoun s’était, lui, réfugié en Angleterre durant la dictature. L’ancien ministre des Affaires locales a rendu le tablier en octobre dernier. «C’était pour des raisons politiques», précise-t-il à Sputnik. Il assure que cela n’a rien à voir avec les luttes de pouvoir qui, dit-il, vont «causer le déclin d’Ennahda», le détournant «des vrais problèmes du pays». Il souhaite «que de nouveaux visages intègrent la politique» et critique les responsables au pouvoir depuis la révolution. «Les partis n’ont pas pu se débarrasser de leur héritage idéologique, ils n’ont pas réussi à sauver le pays ni à tenir leurs promesses vis-à-vis des citoyens», affirme l’homme politique. 

C’est à partir du 10econgrès du parti islamiste, organisé en mai 2016, que les tensions sont devenues perceptibles. En lançant son aggiornamento, en annonçant la séparation du religieux et du politique, Ennahda s’était alors rêvé en parti musulman démocrate. Au même moment, des conflits éclataient en son sein, d’après S. Dilou. Le démissionnaire L. Zitoun était en faveur de ce renouvellement.

«On a fait le premier pas mais Ennahda continue de se comporter comme un mouvement idéologique», déplore-t-il.

«Il n’a pas réussi à devenir un parti national, ouvert à tout le monde, et à trouver des solutions aux problèmes des Tunisiens», conclut, amer, l’ancien conseiller politique de R. Ghannouchi, resté cinq ans au plus près de son mentor.

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