Les obsèques d’A. Madani à l’épreuve des militaires :  Une dépouille qui dope les islamistes algériens

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Les obsèques d’A. Madani à l’épreuve des militaires :  Une dépouille qui dope les islamistes algériens

Les obsèques de Abbassi Madani, décédé au Qatar, chef du Front islamique du salut (FIS) a donné lieu à une démonstration de force des islamistes algériens de tout bord. De l’aéroport d’Alger Houari Boumediene, les manifestants scandaient « Allah Akbar ! Dawla islamiya», « Etat islamique pour lequel nous vivons et pour lequel nous mourrons », « Abbassi reposes-toi, nous continuerons le combat ». A travers ces funérailles, les islamistes algériens voulaient montrer à l’opinion nationale, comme internationale, qu’ils sont un acteur incontournable dans le soulèvement populaire que connaît le pays depuis le 22 février.

Dans leur esprit, c’est ce genre de situation qui influence les mentalités et non le contraire. Autant dire qu’ils mettent à profit le décès de leur chef pour entraîner le soulèvement populaire dans leur stratégie politique. La médiatisation de la présence de l’Emir du Qatar Tamim ibn Khalifa dans la mosquée Cheikh Mohammed bin Abdelwahhab, à Doha, est lourde de symbolisme et de messages. L’intervention du Président turc Taip Recep Erdogan et la prière de l’absent en Malaisie, en présence du premier ministre, sont autant de signes du poids des Frères musulmans à travers le monde.

Sachant que le FIS dissout allait instrumentaliser la mort de son chef Abbassi Madani, les militaires algériens, comme les services de renseignement, ont interdit son enterrement le vendredi, jour sacré et férié en Algérie. Depuis dix semaines, ce sont les vendredis qui témoignent de l’ampleur de la contestation populaire. Les militaires algériens ont imposé au Qatar et à la famille du défunt de retarder la mise en bière du défunt jusqu’au samedi. Décision qui a coupé l’herbe sous les pieds des islamistes qui allaient revendiquer le parrainage de cette révolte plurielle et inclusive.

Il faut convenir que les deux forces organisées dans le pays, à savoir les militaires et les islamistes, avaient exploité ce triste événement. Les islamistes du FIS ont mis à profit le report de l’enterrement de leur leader, en exil à Doha, pour ratisser large. Les slogans qui ont marqué ce bras de fer ont exhumé les vieux démons de la décennie noire de 1991 que la quasi-totalité des Algériens ignorent. Les services de renseignement, les DSS en particulier, ont mobilisé, de leur côté, toutes les chaines de télévision, publiques comme privées, non pas pour assurer la couverture de l’itinéraire suivi par le cortège funèbre et les obsèques, mais plutôt pour faire grand étalage des images des barbus en tenue afghane et aux yeux cerclés de kohol. Autant dire que l’objectif recherché visait la diabolisation des islamistes dont le péril est encore mis sous les feux des projecteurs. C’est aussi un message de l’ANP aux autres clans qui lui convoitent le pouvoir, et surtout au général-major Mohamed Mediène, dit Toufik, dont la responsabilité dans l’éclosion de ce phénomène et de ses conséquences est engagée.

Pour l’histoire, le chef islamiste disparu natif de Sidi Oqba, près de Biskra, avait été membre de l’organisation secrète (OS) à la fin des années 1940, avant d’intégrer le FLN en 1954 où il illustra par l’assaut sanglant contre la radio d’Alger, à la tête d’un commando de maquisards. Ce qui lui valu d’être incarcéré 7 années durant, jusqu’à la libération de l’Algérie en 1962. C’est à cette époque qu’il intégra l’association des oulémas dirigée par Bachir Ibrahimi et Abdellatif Soltani, figures emblématiques de l’organisation égyptienne des Frères musulmans, menée à l’époque par Sayid Qotb.

Dans ce sillage, on signalera que les Frères musulmans algériens, surtout l’autre association dite de Vertu, voyaient en les nationalistes baasistes autant d’apostats et de mécréants. Ce duel entre nationalistes, laïcs et communistes, d’un côté, et les islamistes de l’autre, n’a jamais cessé jusqu’à aujourd’hui. Parmi les idées phare d’A. Madani, on trouve l’abolition des frontières entre les pays musulmans, de Tanger à Djakarta, la conquête de Jérusalem et la création du Califat. Son adjoint Ali Belhaj, empêché de prendre part aux obsèques, répétait à qui voulait l’entendre que la démocratie était Kofr (mécréance). Durant ce soulèvement qui rythme la vie des Algériens depuis plus de deux mois, l’organisation Rachad, membre de la galaxie Oumma, basée en Turquie, a pris la relève du FIS dissout en édulcorant son discours islamiste et en prônant le pacifisme et le pluralisme. Quitte à offrir l’impunité totale aux militaires impliqués dans la décennie noire et le détournement de 1200 milliards de dollars durant le règne Bouteflika. Mais les militaires algériens continuent à miser sur l’essoufflement et le noyautage des manifestants pendant le ramadan. Et comme disait Houari Laabidi, le commandement disposerait de tout un arsenal de manœuvres, dont la dernière consisterait en un recours à la violence légitime, en proclamant la loi martiale.

Pour conclure, la nouvelle équipe de stratèges des renseignements algériens a bien géré les obsèques en interne tout en ripostant à l’ingérence externe. Mais elle a échoué en avalisant in fine l’enterrement du défunt dans son lieu natal, Sidi Oqba. Le duel continue. Ramadan pourrait être le mois fatidique pour les deux parties opposées. Les deux sont connues pour exploiter les cimetières et les deuils qui vont avec pour prendre des décisions d’importance contre leurs ennemis. Qui triomphera de qui ? Wait and see…

Par Abderrahmane Mekkaoui

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