Mohamed Bouayad commente la stratégie « halieutis »: « une affaire de longue haleine »

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Les enjeux liés à la stratégie Halieutis et les écueils à surmonter pour assurer l’essor de la pêche et des métiers qui lui sont liés ont été décortiqués par Mohamed Bouayad qui préside aux destinées de la Fédération industrielle des produits de la mer (FIPROMER). A la tête de cette organisation professionnelle régionale groupant les industries de transformation des produits de la mer (conserve, congélation, sous produits de la mer et semi-conserve),Il est également président du Pôle de Compétitivité pour la Pêche et la Transformation des Produits de la Mer (A.H.P Cluster), il livre un diagnostic sans concession.

PERTINENCES : EN QUOI LA STRATÉGIE «HALIEUTIS» PROMUE PAR LE MINISTÈRE DE LA PÊCHE A-TELLE CONTRIBUÉ AU DÉVELOPPEMENT DE VOTRE SECTEUR D’ACTIVITÉ ?

MOHAMED BOUAYAD : Comme toute stratégie, « Halieutis »ne saurait donner de résultats immédiats. C’est une affaire de longue haleine. Et sur le long terme, il faut des résultats, ce qui renvoie àl’applicabilité de ladite stratégie. En plus, il faut garantir l’adhésion de tous les acteurs. Voilà pour les postulats. Quoi qu’il en soit, la stratégie est une très bonne chose en soi. Mais est-ce qu’on a programmé et chiffréles moyens pour sa mise en œuvre ? La question mérite d’être posée. Le ministère de la Pêche a du mal à l’appliquer puisqu’il a en facede lui des intervenants aux intérêts différents, voire opposés. Ce qui convient aux uns n’est pas forcément jugé bon par les autres. La communication a été insuffisante avec les acteurs et certains professionnels ne comprennent pas les décisions prises. Prenons comme exemple celui des barques auxquelles on a interdit de pêcher du pélagique  par des filets appelés «Souirka», à l’instar des sardiniers qui pêchent avec des sennes tournantes et coulissantes. Cette «Souirka» permettait aux petites barques de capturer  de 2 à 3 Tonnes/jour. Les tenants et aboutissants de la mesure d’interdiction ne  leur ont pas été suffisamment explicités alors qu’ils s’adonnent à la pêche du juvénile et contribuent à l’aggravation de la surexploitation de la ressource. Cet exemple montre que  les intérêts de cette catégorie de pêcheurs  s’opposent à l’intérêt général, celui de la sauvegarde du patrimoine national halieutique. Pour convaincre et rassurer cette catégorie de professionnels qui n’a pas compris l’objectif légitime de cette mesure, qui est, au demeurant, dans leur intérêt , il aurait fallu  prévoir  des indemnités et ce à l’instar de ce qui a été fait avec les barques de poulpe dont a démoli plusieurs en indemnisantles propriétaires. Le résultat était excellent.Le zoning est l’une des mesures prises pour l’aménagement de la ressource et protéger les stocks surexploités tels que les stocks  « A » et « B ». Chacun sait que les rendements par sortie en mer sont très faibles dans ces zones .Par conséquent, les armements concernés et qui seront de limiter leur activité dans ces zones  sont condamnés à la faillite. Nous serions bien inspirés de prévoir une sorte d’indemnisation en faveur des armateurs et pêcheurs opérant dans les zones précitées. Une caisse de compensation aurait pu être prévue dans ce cadre-là.  Ces exemples,entre d’autres, montrent que l’absence ou l’insuffisance de communication et de mesures d’accompagnement sont souvent à l’origine de l’incompréhension de certaines mesures prises par le ministère et ce malgré leur caractère légitime. Pour réussir la mise en œuvre d’une stratégie et la rendre performante il y a lieu de disposer de moyens adaptés et d’adopter une approche socioculturel et économique.La Communication est un préalable comme l’est l’action progressive. Par ailleurs la stratégie Halieutis a fixé des objectifs et des orientations tout à fait flexibles. Elle est sujette à d’éventuels réaménagements qui seront envisagés selon les besoins et les circonstances. Sur ce point, je crois savoir que La tutelle est tout à fait ouverte à un dialogue constructif. L’une des preuves réside dans le fait que cette stratégie s’est enrichie récemment  d’une étude sur la modernisation du secteur de la transformation des produits de la mer.L’objectif de cette étude financé par le gouvernement français ,est de savoir s’il y a lieu de moderniser l’industrie du poisson pour s’adapter à l’évolution des marchés.Si oui, quel type de modernisation peut–on envisager et quelles seraient les retombés socio-économiques pour le Maroc.Il s’ensuivra certainement un plan de modernisation à l’instar du programme «IBHAR». De cette manière le plan Halieutis aurait répondu à son souci de valoriser les produits de la mer. Et la boucle sera bouclée. Cela prouve que le plan Halieutis est évolutif et qu’il s’adapte au contexte et circonstances.

QUELS SONT LES PRINCIPAUX ÉCUEILS QUI RESTENT À DÉPASSER POUR QUE VOTRE ACTIVITÉ GAGNE EN PERFORMANCE?

M.B : Pour que notre secteur soit performant il a besoin principalement : de sécuriser ses approvisionnements en matière première  de bonne qualité sanitaire et de manière régulière ; de s’inscrire dans une dynamique de modernisation pour s’adapter à l’évolution des attentes des marchés et donc des consommateurs ; d’adopter une posture d’amélioration permanente de ses performances en termes de recherches, développement et innovation. Celui qui n’innove pas ne se développe pas et se fait distancer. Reprenons point par point : Approvisionnement en matière première, certes il y a eu des améliorations en termes d’approvisionnement en matière première depuis la mise en exploitation du stock C. La décision est excellente mais l’application est mauvaise  car elle va dans le sens du gaspillage des ressources et ne répond pas du tout aux résultats escomptés par le ministère. Je m’explique : le RSW est une très bonne technique de conservation des ressources pélagiques mais elle est mal appliquée.

Majoritairement, les navires RSW qui exploitent le stock C n’ont pas la capacité frigorifique suffisante pour abaisser rapidement la température des quantités importantes de  poisson. Il en résulte une dégradation de laqualité sanitaire des produits durant le transport et le déchargement.

Arrivé à l’usine, le poisson blanc est trié pour être vendu sur les marchés, une petite quantité est retenue par l’unité pour transformation, le reliquat qui représente entre 50 et 70% est réorienté vers  les usines de farine de poisson situés à Laayoune. Ce scénario est très fréquent et a tendance à se généraliser. Il y a lieu donc d’analyser cette pratique et ses conséquences sur la ressource. Il faudra également mettre en place un cahier de charges garantissant les bonnes pratiques de manipulation et de conservation de poisson à bord des navires RSW. S’inscrire dans une dynamique de modernisation pour s’adapter à l’évolution des attentes des marchés et donc des consommateurs. Nous gagnerons beaucoup à rester  à l’écoute de l’évolution des goûts des consommateurs et adapter nos productions  aux attentes des marchés.Nous ne pouvons vendre que les produits que les consommateurs veulent bien acheter. Or actuellement on achète pour satisfaire plusieurs types de besoins nutritifs; éthiques (produits s’inscrivant dans le développement durable, responsabilité sociale …) et diététiques (produits bons pour la santé). En conséquence l’industrie de poisson doit se mettre en cause de manière permanente.L’époque de l’usine héritée et datant des années 70 est révolue. Recherches, développement et innovation.   Celui qui n’innove pas ne se développe pas et se fait distancer. L’avenir appartient à ceux qui anticipent sur les goûts et les tendances.Notre industrie doit surveiller de manière permanente ses concurrents de manière à  les distancer en tablant sur l’innovation.Pour ce faire, elle doit organiser les entreprises en réseau autour de projets collaboratifs labellisés par des organismes dédiés tels que le pôle de compétitivité de la pêche et des industries de poisson d’Agadir (A.H.P) et mettant en action les organes de recherches tels que l’INRH et les universités.

L’objectif est d’innover en diversifiant la production et en créant en permanence de nouveaux produits. A titre d’exemple, 90% des produits exportés par l’Espagne ne sont pas pêchés dans ce pays.Cela veut dire que l’on ne  doit se contenter des produits débarqués au Maroc tout en valorisant ceux qui sont débarqués dans nôtre pays.

LES PROBLÈMES LIÉS À L’APPROVISIONNEMENT EN MATIÈRE PREMIÈRE, TANT AU NIVEAU DE LA QUALITÉ QUE DE LA QUANTITÉ, ONT-ILS ÉTÉ DÉFINITIVEMENT RÉSORBÉS ?

M.B :Nonobstant la problématique des RSW précités les industries s’organisent et s’adaptent. L’utilisation systématique des caisses en plastique à bord des sardiniers  a contribué très largement à l’amélioration de la qualité sanitaire  des produits. Le parc des camions frigos s’est agrandi et nous avons appris à mettre un peu plus de glace dans les caisses pour conserver le poisson. En attendant le repeuplement des Zone «A» et «B», 90% des débarquements se font au Sud. La chaine logistique est pratiquement rodée pour faire bénéficier les unités de transformation de produits de qualité.

QUE POUVEZ-VOUS NOUS DIRE DE L’APPROCHE QUALITÉ RETENUE AU NIVEAU DE VOTRE SECTEUR?

M.B :Au niveau des usines le développement s’est fait rapidement pour répondre à l’impératif qualité. Nos usines sont à un niveau très appréciable et nos produits sont commercialisés sans problème un peu partout dans le monde. L’assurance qualité est pratiquée dans toutes les unités de transformation autour du  principe H.A.C.C.P et on assiste à très peu de retour à l’export. C’est en amont que les problèmes se posent. La pêche côtière est loin d’égaler les standards de pêche des unités RSW. Mais l’introduction des caisses en plastique facilement lavables et désinfectables a révolutionné les pratiques ancestrales. Le coût des services est contesté par les mareyeurs, mais il faut noter que l’ONP est disposé à discuter pour aplanir les difficultés. Globalement, on peut dire que ça s’améliore de plus en plus. Le programme «Ibhar» avance et le seuil de modernisation pourrait aller à 50, voire 60% de la flotte côtière. Reste, bien sûr, la question de la formation au système de qualité. Dans ce cadre, il faudrait envisager d’attribuer  à chaque bateau un numéro d’agrément qualité, avec une inspection régulière.

EN QUOI LES PROCESSUS DE CERTIFICATION ENCLENCHÉS OU EN COURS SONT-ILS PAYANTS? LES PRINCIPAUX MARCHÉS À L’EXPORT JOUENT AUJOURD’HUI LA CARTE CONTRAIGNANTE DE LA DURABILITÉ, NON ?

M.B : La certification relève de l’étape ultérieure inéluctable. Nous sommes en train de certifier «MSC» le pélagique pour répondre aux normes exigibles quant aux « bonnes conditions de pêche» qui s’expriment en termes de durabilité et de respect de la réglementation. Nous sommes dans une phase de préfaisabilité pour aller vers la certification qui ne saurait se faire sans un audit. Tout cela n’est pas une fin en soi puisqu’il faudrait maintenir la certification.  Surtout que nous sommes face à un marché où l’achat est conditionné par une certaine éthique.

QUE VOUS INSPIRE LE CONSTAT FAIT PAR LE MINISTÈRE QUANT À LA GOUVERNANCE PROBLÉMATIQUE AU NIVEAU DES ASSOCIATIONS LIÉES AU SECTEUR DE LA PÊCHE ? EST-CE QUE CE CONSTAT-LÀ QUI POSE UN PROBLÈME EN MATIÈRE DE DIALOGUE RESPONSABLE ?

M.B :Dans une certaine mesure, la vie associative est malheureusement polluée,  par la double action syndicale et politique servant des intérêts parfois personnels. On est face à certaines personnes qui nourrissent des projets politiques ou économiques  et utilisent les associations comme rampe de lancement. Style : si vous ne me donnez pas satisfaction, je lance les « missiles ».  D’aucuns voudraient asseoir leur monopole dans certains ports, d’autres voudraient disposer d’un pouvoir en jouant du contrepouvoir. Certes, il y a des gens sincères qui s’activent, mais les lobbies et les politiques qui jouent la carte du populisme gagnent. Il faut œuvrer pour que la vie associative soit expurgée de toute couleur politique. Cette atmosphère toxique dénature souvent l’aspect légitime de certaines revendications par manque de crédibilité.

Un tissu associatif fort, uni et responsable facilite le dialogue et permet d’avancer rapidement sur des chantiers d’intérêt collectif.Mais rien n’empêche de pousser et d’aider les associations à mieux s’organiser pour une meilleure représentativité. Cela éliminera la tentation de donner raison seulement  à ceux qui crient fort et leur abandonner l’espace associatif. La moralisation est nécessaire, là aussi.

En tout cas, tout indique que le ministère est très ouvert. Pour peu que les gens d’en face soient crédibles et présentent des doléances en bonne et due forme. Précisons que ce phénomène touche uniquement une très faible partie des associations œuvrant dans le   secteur de l’extraction. Les associations représentant les activités industrielles sont bien organisées et cultivent le sens des responsabilités.

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