Pactiser à gauche

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Allal El Maleh
De temps à autre ressurgit, tel un marronnier, l’idée consistant à tâter le terrain de l’islamisme politique pour en faire un allié de la gauche dans son combat pour le changement. On peut aisément voir en la démarche de l’USFP, via son « think-tank », une réplique de cette demande politique, lui qui a invité Abdelilah Benkirane, patron du PJD, à un débat des plus francs sur des questions qui fâchent, genre l’assassinat du leader socialiste Omar Bendjelloune, comme sur des questions qui se rapportent à la pratique de l’islam politique et à la normalisation du phénomène à l’aune de l’exercice du pouvoir.
Sans entrer dans le détail, force est de rappeler que pour nombre de composantes de la gauche marocaine, la question de « la normalisation » avec les formations islamistes n’est plus un sujet tabou. Le PPS qui se réclame héritier de la mouvance communiste a même franchi le pas pour composer avec le PJD au sein d’une coalition gouvernementale. Mais est-ce une raison suffisante pour que les autres forces progressistes déplacent, elles aussi, leur curseur vers la même expérience ?
Pour l’USFP, force est de souligner que la décision de composer avec la formation islamiste qui pilote l’actuel Exécutif est assujettie à une condition fondamentale : le PJD est appelé à abandonner le prosélytisme religieux auquel on imputerait sa force pour se fendre dans la sphère politique. Autant dire que le divorce entre le PJD et le Mouvement Unicité et Réforme, assimilé à son bras idéologique, doit être consommé avec la solennité qui sied à l’événement. Et à ce sujet crucial, il faut dire que le PJD est encore loin d’avoir tourné le dos à sa matrice idéologique qui emprunte le gros de son référentiel du domaine religieux, stricto sensu, plus que du domaine civil. La disruption exigée n’est même pas envisageable pour les cadors de la formation islamiste pour rassurer les uns et les autres sur un probable aggiornamento. Celui-là même capable de faire émerger sur la scène nationale l’équivalent d’une « démocratie chrétienne » susceptible de supplanter un islam politique qui se rigidifie en fonction des positions qu’il occupe au sein de la société.
La question subsidiaire qui se pose est liée, elle, au memento d’une telle démarche provenant des forces progressistes. Pourquoi sont-elles tentées par une aventure qui n’a encore réussi nulle part ? Même en Tunisie, Ennahda n’a opéré qu’une mue de façade en troquant contre « l’islamisme politique » ce que El Ghannouchi appelle non sans emphase « la démocratie musulmane ». Un branding juste propre à vendre aux Tunisiens, en proie à l’islamisme radical, l’image d’un parti qui se rénove alors que le fond idéologique reste le même. Pis, si l’on se tourne vers l’expérience turque dont les formations islamistes font l’éloge, l’image que renvoie l’AKP au pouvoir est loin d’être réconfortante pour un pays qui a vibré, des décades durant, au rythme d’un système laïc aujourd’hui remis en cause par les dérives d’Erdogan. C’est de l’autoritarisme pur jus qu’il s’agit pour le cas d’espèce. Juges, avocats, enseignants et journalistes éprouvent amèrement le retour inique à une pensée unique.
Certes, en Amérique latine, là où les forces de gauche ont réussi à percer au cours de ces dernières années, avec plus ou moins de bonheur, l’Eglise a joué un rôle déterminant pour faire tomber les dictatures. Elle a contribué, avec les partis de gauche, à la reconquête du pouvoir. Mais est-ce une raison pour vouloir dupliquer une expérience dont le succès, justement, réside en l’éclipse du religieux de la scène politique pour se consacrer aux traditionnels rituels de la foi et au sacerdoce ?
Les forces progressistes ont raison de sonder tous les possibles en vue de renforcer la démocratie dans le pays. Elles ont aussi le droit d’interpeller les expériences vécues ailleurs pour tirer les leçons qui s’imposent en terme de succès comme d’insuccès. Mais elles ont surtout le devoir de rassembler le peuple de gauche, car il existe, en envisageant d’autres démarches militantes qui épousent l’air du temps. C’est à ce seul prix-là que le débat national ne sera plus étalonné à l’aune d’un islamisme envahissant. Pour ce faire, les courants progressistes qui hésitent encore sur la marche à suivre pour assurer l’avènement d’un front de gauche doivent vaincre le pire ennemi qui soit pour eux : l’immobilisme. Et dans la quête d’un renouveau, nul besoin de rappeler que les droits, tous les droits, sont exigibles et, in fine, s’arrachent.
L’affaire relève de l’épreuve de force à engager et non pas des seuls calculs, petits à n’en point douter, qui renvoient à l’équilibre des forces. L’avenir appartient à ceux qui osent. Et dans cette configuration là, le pouvoir ne saurait ignorer le poids de toutes ces minorités de gauche, certes éclatées mais pouvant être agglomérées pour réoccuper la scène. Et le récit national proposé est prometteur. Car il tourne le dos aux piètres prières comme il tranche avec le fatalisme.

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