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Paris critique la classe politique libanaise: Beyrouth se tourne vers Moscou

L’initiative française pour le Livab patine au point de pousser le Quai d’Orsay à hausse le ton plus qu’il n’en faut, menaçant de «renforcer les pressions». Cette attitude plus agressive de Paris pousse Beyrouth vers Moscou. Un conseiller du Président Michel Aoun est parti en Russie porteur d’un message au chef du Kremlin. D’aucuns voient dans ce strabisme le reflet du repositionnement iranien sur l’échiquier avec le basculement vers la Chine. 

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Paris critique la classe politique libanaise: Beyrouth se tourne vers Moscou

La France perd la main dans le dossier libanais. Son influence d’antan n’est plus qu’un souvenir face aux changements qui s’opèrent dans la région avec une présence plus forte de la Russie et de la Chine. Dans un communiqué officiel, Jean Yves Le Drian a déclaré que « l’heure est venue de renforcer les pressions » sur un pays au bord de la faillite. Confronté au blocage de la situation politique au Liban, Paris cherche à adopter une posture plus agressive à l’égard de ses dirigeants.

La situation du pays du Cèdre est plus que jamais explosive: depuis sept mois, le pays est privé de gouvernement et la livre libanaise dégringole, tandis que le Smig a perdu 84% de sa valeur et que les hôpitaux sont saturés face à la pandémie. Devant pareille situation des plus alarmantes, Paris veut agir avec autorité. Le ministre des Affaires étrangères a interpellé tous les responsables libanais, affirmant que «les forces politiques libanaises dans leur ensemble portent l’entière responsabilité de cette impasse.» Une allégation approuvée par les partenaires européens et internationaux… 

Si elle semble de portée générale, cette déclaration viserait en filigrane le Président libanais Michel Aoun, selon Michel Fayad, économiste et analyste politique libanais. «Jean Yves Le Drian dit avoir parlé avec Nabih Berri [Président de la chambre des députés, ndlr], Saad Hariri [Premier ministre désigné, ndlr] et Michel Aoun. Or, les deux premiers sont littéralement opposés au Président libanais. On connaît les liens entre la France et Hariri. Sans le déclarer officiellement, le gouvernement français a pris parti pour Hariri», souligne-t-il au micro de Sputnik.

Pourtant, l’entente avec ce dernier ne semble plus aussi solide qu’auparavant. Le Premier ministre désigné Saad Hariri s’était rendu à Paris le 10 février dernier. En catimini, il avait rencontré Emmanuel Macron pour s’assurer de son soutiendans la formation du gouvernement. Or, aujourd’hui, le Liban se trouve toujours sans gouvernement, et ce, malgré les innombrables rencontres bilatérales entre le Président et le Premier ministre. Les deux parties s’accusent mutuellement d’alimenter la crise. Le divorce semble consommé.

Face à ce blocage, la France durcit le ton et s’apprête donc à «renforcer les pressions». «Cela pourrait se matérialiser par des sanctions économiques sur des dirigeants libanais», estime M. Fayad, qui se montre généralement favorable à M. Aoun. Il précise que si la France vise ce dernier, elle se tromperait «littéralement de responsable».

«Si la France s’apprête à sanctionner le Président, c’est une erreur. Depuis la fin de la guerre civile libanaise, les prérogatives du Président ont été considérablement réduites. La France doit s’en prendre aux vrais responsables», assène l’économiste libanais.

Effectivement, le Président ne dispose plus que de deux attributions: celle d’être partenaire du Premier ministre pour former un gouvernement et celle de présider le Conseil supérieur de Défense. Il ne fait donc aucun doute pour l’économiste que les responsables de cette crise sont Nabih Berri, chef du Parlement, S. Hariri, Premier ministre désigné, Walid Joumblatt, chef du parti druze et enfin Riad Salamé, directeur de la Banque centrale libanaise. Des personnalités au cœur de l’échiquier politique libanais depuis bien longtemps. Une longévité qui les rend de facto responsables de la situation actuelle, assure l’économiste: N. Berri et W. Joumblatt jouent un rôle politique depuis 1984, et le parti de Hariri depuis 1992.

La position française serait donc intenable, estime l’analyste libanais, qui cache difficilement sa déception. Après avoir soutenu le camp des «révolutionnaires» à l’automne 2019, la France soutient désormais officieusement des partis responsables du chaos économique actuel. «La France a décidé de défendre le parti des banques. Les responsables politiques soutenus par le gouvernement français sont impopulaires au Liban», juge-t-il.

Et M. Fayad de rappeler que le «parti des banques», à savoir les opposants politiques de M. Aoun, plaide pour une dévaluation de la livre libanaise pour réduire la dette. «Financièrement, c’est le cas, mais c’est le peuple qui en paie les frais avec une baisse drastique de son pouvoir d’achat», explique-t-il. Avec une telle posture partisane, pour le moins variable en fonction de la conjoncture, la France se mettrait donc «à dos une partie de la population libanaise». Pourtant, l’analyste politique nous rappelle que Paris «bénéficiait d’un soutien quasi unanime de la part de la population libanaise.»

La diplomatie française semble prise en étau entre le poids de son rôle historique au Levant et les exigences de ses partenaires régionaux et internationaux. «La France ne peut plus agir seule au Liban», résume M. Fayad. Pour peser dans les décisions politiques libanaises, Paris doit coopérer avec certains pays. Surtout que l’influence française est en déclin.

Depuis l’été dernier, Paris a peu à peu infléchi sa position. Un temps partisane d’une neutralité stricte vis-à-vis de tous les partis, ce qui impliquait une certaine tolérance à l’égard du Hezbollah, elle a depuis changé son fusil d’épaule, sans doute pour s’aligner sur ses partenaires européens, arabes et américains, estime M. Fayad. En effet, certains pays de l’Union européenne et Washington avaient durement critiqué la position française à l’égard du Hezbollah, jugée trop complaisante.

En définitive, l’avenir du Liban ne semble plus passer par Paris, les dirigeants libanais s’activent et multiplient les rencontres avec des partenaires étrangers. C’est ainsi que M. Aoun a reçu l’ambassadrice américaine Dorothy Shea, l’ambassadeur saoudien Walid Boukhari et l’ambassadrice française Anne Grillo. Or, selon l’analyste, «le rôle de la France est de plus en plus symbolique, elle n’arrive plus à influer sur le dossier politique, car il n’y a aucun dirigeant qui prend entièrement le parti de la France.» Au mieux Paris essaie-t-il encore d’utiliser le Liban pour gêner un peu plus l’Iran. De par son alignement sur les positions américano-saoudiennes, la France mettrait davantage la pression sur le Hezbollah, allié de Téhéran.

Le recul des uns est toutefois un encouragement pour d’autres.  «Discrets jusqu’à présent, les Russes commencent à se positionner sur le dossier libanais», souligne M. Fayad.

Même si officiellement, Moscou a réitéré son soutien à l’initiative française, la Russie a en effet récemment activé plusieurs leviers d’influence au Liban. Sergeï Lavrov a rencontré Saad Hariri à Abou Dhabi, avant de recevoir une délégation du Hezbollah à Moscou. Moins encline au moralisme que les puissances occidentales, la médiation russe susciterait l’intérêt des parties en présence. D’où le déplacement, à Moscou, de l’émissaire du Président M. Aoun. 

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