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Politique migratoire et glissement sécuritaire : Eviter les dérapages

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Le Maroc est l’un des rares pays du sud à avoir adopté une politique migratoire. Bien que cette politique lui ait redoré le blason, elle laisse dans son sillage bien des attentes. Dans cet entretien, l’enseignant-chercheur Abdelfattah Ezzine, décortique les enjeux géopolitiques de la migration, les pressions européennes subies par le Maroc et la déception des Marocains du monde.

PERSPECTIVES MED : OU EST-EN DE LA NOUVELLE POLITIQUE MIGRATOIRE AU MAROC ?
Abdelfattah Ezzine : Pour parler de la politique migratoire marocaine, il faut d’abord déterminer dans quel sens et dans quel cadre elle est inscrite. Il faut aussi rappeler avant tout que toute politique migratoire est une politique souveraine. Quand on dit politique souveraine, cela veut dire qu’elle va se faire selon ce que l’Etat veut de cette politique. Le Maroc, qui est en train de se transformer de pays émetteur de migrants en un pays de transit, n’en subit pas des pressions européennes et internationales. Et ce, malgré le rôle qu’il a joué avec le Mexique, leaders mondiaux en la question, en ce qui concerne la prise de conscience de la question migratoire au niveau international.

EST-CE QUE CELA A ETE DICTE PAR LEUR POSITION GEOGRAPHIQUE ?
A.E : Tout à fait. Ce qui joue dans la migration, les réseaux, flux et déplacements de migrants, est beaucoup plus géopolitique et géographique. Le Maroc, point le plus proche de l’Europe par le détroit de Gibraltar et aussi par les présides de Sebta et Melilla occupés, est un pont ou un relais vers l’Europe. C’est le cas aussi du Mexique. il ya une certaine similitude de la relation « Mexique-Amérique du nord » et « Maroc-UE ».

CEDENT-ILS A CETTE PRESSION ?
A.E : Pour ce qui est du Maroc, il n’a pas seulement cédé à la pression européenne, mais il a également essayé de tirer profit de cette politique européenne. C’est surtout au niveau de l’image qu’il essaye de véhiculer en tant que pays connaissant une transition politique et aussi en tant que leader des droits de l’homme dans sa région, c’est-à-dire « un Etat qui a ratifié la convention internationale des droits de l’homme »… Le royaume promeut son image également comme étant le premier pays où se déroule une régularisation de la migration et c’est de taille … Le pays se présente, aujourd’hui, comme un cas d’école, comme un exemple au niveau international qu’il faut étudier de plus près. Et dont il faut non seulement se contenter de pointer les failles et les défaillances de la politique menée, mais aussi il faut voir les points positifs et l’encourager dans ce processus.
EST-CE QUE C’EST FAIT DE LA PART DE L’UE QUI VOUDRAIT L’ACCULER A JOUER LE ROLE DE « GENDARME » CONTRE UNE AIDE DERISOIRE ?
A.E : Il ne faut pas seulement voir le Maroc en tant que pion… Il l’est certes, mais il est en train de devenir un joueur, et pas n’importe lequel, « un joueur de taille incontournable » dans la région. Pourquoi il ne faut pas se contenter de dire que le Maroc joue un rôle de gendarme ? Aujourd’hui, on peut même dire que l’Italie joue le rôle de gendarme européen, l’Espagne aussi jouait le rôle du gendarme européen au moment où il y avait le flux important de migrants en provenance du Maroc. Il faut savoir qu’au niveau africain, l’Europe a une grande responsabilité, qui ne dédouane nullement les Etats africains en mal de démocratie, du fait du legs colonial qui n’a pas pu être capitalisé et dépassé. Il a été reconnu au niveau international que les frontières laissées par les colonisateurs étaient des bombes à retardement et elles sont, aujourd’hui, en train d’éclater. Et du coup, au lieu de mener une politique seulement étatique, il faut mener des politiques de bassins faites de liens transnationaux où l’Etat-nation est en train de perdre le contrôle charriant de grands problèmes autour des frontières. Dès lors, quand je dis que la politique marocaine a des points positifs, c’est qu’elle est entrain de construire cette coopération qui a tardé à émerger malgré les discours qui tournent autour, à savoir la coopération sud-sud… Mais on ne peut pas continuer à critiquer l’Europe quand l’Afrique n’a pas de politique alternative.
En substance, la politique migratoire marocaine a ses « avatars » et ses problèmes. Son premier problème est l’Europe elle-même. Il y a aussi ce Maghreb qui tarde à se développer et à s’imposer en tant qu’interlocuteur avec l’Europe. Il y a aussi un voisinage, malheureusement, en perte de vitesse et qui vit des crises qu’il veut exporter. Généralement, ce voisinage voit la source chez les voisins et pas en lui-même, le système algérien agonisant reste prisonnier du prisme de la guerre froide. Il en est, malheureusement, toujours l’otage. Si on ne sait pas ce qui va se passer dans ce pays, le feu qui couve sous la cendre est inquiétant…

L’EUROPE NE CHERCHE-T-ELLE PAS A FAIRE DU MAROC UN PAYS D’ACCUEIL ALORS QU’IL A, TOUJOURS, ETE UN PAYS DE TRANSIT ?
A.E : Le Maroc est en train de mener une nouvelle politique que, malheureusement, les forces politiques ne suivent pas pour pouvoir assumer leurs responsabilités en la matière. L’actuel gouvernement n’a pas su développer une capacité créatrice au niveau de la recherche et développement d’une politique nouvelle. On voit clair que le Roi est le seul Actif sur ce champ pendant que gouvernement et opposition gigotent sur des sujets qui n’ont vraiment pas de teneur politique. Mais la société civile est là, elle reste très active et interpelle le gouvernement, voire même l’Etat sur certains points. On a aussi certaines institutions de consultations qui jouent le jeu surtout dans ce domaine là. On peut noter le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) et le Conseil économique, social et environnemental (CESE).
Cela n’empêche pas qu’une nouvelle politique est en train de se développer, mais, malheureusement, les acteurs qui doivent prendre cette politique en main et la concrétiser sur le terrain, n’ont ni la capacité, ni l’intelligence, ni les forces pour le faire. Et cela pose problème. C’est pour cela, d’ailleurs, que l’on a cette sensation que tout ce qui est en train de s’ouvrir relève du précaire, du vulnérable, si ce n’est du bazar, et ne laisse pas entrevoir un avenir. La déception est bien là. Dès lors, il faut réagir.

COMMENT ? EN CHERCHANT A AMELIORER SON IMAGE DE MARQUE ?
A.E : Non seulement à ce niveau-là, sachant par ailleurs que cela n’est quand même pas négligeable. Quand on entend que « c’est le seul pays paisible de la région où il n’y a pas de problème », cela peut encourager l’investissement, le tourisme…
La migration est un atout mais c’est la manière de la gérer qui va déterminer si la politique marocaine suivie est une bonne politique ou seulement un bon discours.
Le Maroc est l’un des rares pays qui accordent aux étudiants africains des bourses et des places à l’université. Alors comment le Maroc doit tirer profit de cette situation dans le domaine de la migration parce que la migration n’est pas une politique sectorielle mais plutôt un politique transversale. Jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas encore fait d’enquête sur les ressources humaines africaines formées au Maroc. Où sont-ils. Parce que normalement ce sont eux qui devraient être les premiers interlocuteurs des investisseurs marocains qui vont vers l’Afrique. Mais, malheureusement, ce sont les autres qui sont en train de les gagner à leurs causes.
Est-on pour autant face à une politique transversale ? C’est là où peut résider le problème, avec guéguerres entre diverses administrations, de l’Intérieur aux Affaires étrangères en passant par les départements en charge des affaires de la migration

VOUS VOULEZ DIRE CELUI CHARGE DES MRE ET DES AFFAIRES DE LA MIGRATION ?
A.E : Oui, c’est pour ça que j’ai dit la migration marocaine. On a aussi des institutions dont les Marocains, particuliers ou chercheurs, ignorent les spécificités, à savoir la spécificité du CCME, la spécificité de la fondation Hassan II pour les MRE… Tout ce monde là ne joue pas le jeu, ne coopère pas, n’a pas de vision ou de projet sur lequel il travaille. Qui contrôle qui ? Comment ? Etc. Donc tous ces problèmes là, il faut les mettre sur la table. Parce qu’il y a des intervenants hétéroclites, qui ont des statuts, des attributions et des missions qui se chevauchent…

COMME QUOI ?
A.E : Prenons l’exemple de la traite. En ce qui concerne la question de la traite, il y a le volet crime qui répond au ministère de l’Intérieur, il y a aussi la migration qui répond au ministère chargé de la migration et le coté social qui dépend du ministère de la solidarité, de la femme, de la famille et du développement social. Vous voyez que ce petit phénomène qui se développe au sein de la migration concerne trois départements. La question qui se pose est comment chacun des intervenants va-t-il gérer la chose ? Sans parler de l’intervention de la société civile et d’autres instances internationales comme les agences des Nations Unies et autres…
Le grand problème de la migration est aussi celui de la gouvernance. Car comment mettre en place une gouvernance où tout un chacun, comme dans un orchestre, doit jouer la note qu’il faut au moment où il le faut ?

QUE PENSEZ-VOUS DU CCME ?
A.E : Il faut savoir le CCME n’est, d’après son statut, pas responsable ni des migrants ni de la migration. Il est tenu d’émettre des avis soit au Souverain, soit à l’Etat ou autre. Il ne gère pas…

MEME CES AVIS IL NE LES A PAS ENCORE REMIS?
A.E : J’essaye de lire comme il le faut les lois. Celui qui décide est ce qu’il est en retard ou non est celui qui a demandé l’avis. Alors si SM a demandé un avis … Prenons l’exemple du Conseil économique, social et environnemental (CESE) … je vous ai dit que c’est une instance consultative elle donne son avis à la personne qui la demande, il n’a pas de contact avec la société civile ou avec la société. Le jour où le CESE a donné son avis sur le modèle de développement dans les provinces du Sud, il l’a donné d’abord au Roi avant qu’il ne décide sa divulgation…
Donc, il faut suivre et respecter la loi. Si cette dernière n’arrange pas une partie, celle-là a le droit de sortir pour imposer son changement. En tant que Coordinateur national du « Réseau marocain transnational migration et développement (RMTMD) » et en compagnie de mon ami Abdou Menebhi, Coordinateur du Réseau à l’étranger, on a déposé auprès de la Commission consultative de révision de la Constitution des motions où nous demandons le changement du statut du CCME. Malheureusement, le groupe de la réforme a fait passer certains de nos vœux et s’est abstenu de le faire pour d’autres. Cela ne veut pas dire qu’on a croisé les bras mais je ne peux juger l’institution que sur les prérogatives que lui réserve la loi. Le CCME est une institution consultative qu’on ne peut juger que sur ses missions et rôles déterminés par la loi.

QU’EN PENSEZ-VOUS DE LA PROBLEMATIQUE DE LA PARTICIPATION DES MAROCAINS DU MONDE A LA VIE POLITIQUE ?
A.E : La plus haute autorité du pays a déjà parlé de leur participation. Il faut rappeler, également, que le Maroc a déjà eu une expérience dans les anciens parlements qui n’a, malheureusement, pas abouti à ce qui était voulu. Suite au discours royal, il y a eu de problèmes au sein du CCME qui, d’après les uns et les autres, bloquent. Certains mettent les bâtons dans les roues et ne veulent pas de cette participation malgré qu’elle soit inscrite dans la Constitution. D’autre part, les migrants veulent, certes, participer mais à partir de chez eux. C’est-à-dire que ceux qui habitent en France veulent voter en France.

EST-CE QUE ÇA VA ETRE COMME LES CIRCONSCRIPTIONS DES FRANÇAIS DE L’ETRANGER OU DES EGYPTIENS DE L’ETRANGER ?
A.E : Le débat n’est jamais allé aux détails de l’opération. Sans entrer dans le détail, ils ont parlé de découpage des zones de résidence en des circonscriptions électorales. Il y a eu un mouvement qui s’est créé, et dont j’étais membre, c’est le DABA 2012, qui était une campagne des marocains du monde pour une citoyenneté effective. Malheureusement, c’était un mouvement quantitatif et pas qualitatif, il y a eu des guéguerres dans le tissu de la migration marocaine. Vous savez ce qui ce passe entre les amicales et autres représentant la communauté. Cette guerre a été dépassée et on est allé vers la constitution d’un groupe pour imposer cette demande. Depuis, tout s’est disloqué et on s’est retrouvé partie minime et donc le dossier a été clos. Aujourd’hui on continue en tant que RMTMD. On a continué avec ceux qui sont membres de ce réseau à défendre la question. Dans le cadre des préparatifs du Forum social mondial qui a eu lieu à Tunis, on a demandé à faire participer les Marocains du monde à partir de leur lieu de résidence. Malheureusement, dans l’écriture de cette lettre qui devait être envoyé au ministère de l’intérieur notre avis n’a pas été pris en compte. Les Marocains du monde participent mais à partir de leur lieux d’habitat au Maroc et non pas à partir de leur lieux de résidence. L’Etat marocain et le gouvernement avancent des problèmes de la logistique… Bref, l’arbre qui cache la forêt.

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