Règlements de comptes chez Corral: Samir, une bombe à retardement !

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Et si jamais la SAMIR venait à disparaitre ? Pareille projection assomme plus de 10.000 pères de famille depuis le 4 août dernier, sans pour autant achaler le top management du raffineur ou encore moins la tutelle ou les responsables du GPM. Tous ces protagonistes aux intérêts divergents sont engagés dans un bras de fer qui risque de durer. Avec des dégâts à la clé. 

Depuis son déclenchement avec l’arrêt soudain du raffinage le 4 août dernier, la crise de la Samir n’a cessé de défrayer la chronique. Dans l’expectative, les salariés de l’unique raffinerie du Royaume, ceux des filiales et des sous-traitants ainsi que les petits porteurs sont sur le qui-vive et suivent avec impatience le déroulement des négociations entre l’Etat marocain et l’investisseur principal Corral Petroleum. Des négociations qui n’augurent rien de bon, chacune des parties campant sur sa position. Contrairement à ce qu’on essaye de faire croire quant à « la crise financière » supposée, la véritable pierre est liée aux quotas d’importation. L’import et la distribution des produits pétroliers sont les deux mamelles d’un commerce juteux qui fait saliver les investisseurs. Et c’est là où tout se joue… Depuis la privatisation de Samir, la configuration du marché des produits pétroliers a connu d’importants bouleversements qui expliquent les véritables dessous de la crise. Rappelons qu’au moment de la privatisation, les deux raffineries assuraient grâce à une capacité de traitement de 7,45 millions de tonnes par an (6,25 M/T pour la Samir et 1,2 M/T pour la Société Chérifienne du Pétrole (SCP)) la totalité des besoins nationaux en produits pétroliers. Peu à peu, sur les 18 dernières années, les distributeurs regroupés au sein du Groupement des pétroliers marocains (GPM) ont commencé à se soustraire du monopole via l’importation et par conséquent grignoter sur les parts de marché du raffineur. Des contingents qu’ils ne seront pas prêts à céder aussi facilement que croit le top management de Corral. D’autant plus que les distributeurs, qui assurent actuellement la totalité de l’approvisionnement du marché, entendent s’accaparer une part de marché plus conséquente. Corral cherche donc, à travers le forcing qu’il fait sur l’Etat, dont la date a été bien choisie (coïncidence avec la visite du Roi Salmane d’Arabie Saoudite et approche d’échéances avec la douane), à récupérer « ce qui lui appartient !». C’est d’ailleurs pourquoi Samir a décidé d’attaquer ses concurrents sur leur créneau en créant, en 2013, une filiale dédiée à la distribution baptisée Société de distribution de carburants et de combustibles (SDCC). Une ambition qui risque de se heurter au mur d’une administration et de banques qui en ont assez de rééchelonner les dettes du holding et d’un GPM pas du tout prêt à céder un iota de ses intérêts.

Secret de polichinelle
Au-delà de cette guerre de tracés, une question s’impose d’elle-même : comment Samir en est arrivé là ? Chacun des acteurs du secteur y va de sa version des plus raisonnables aux plus sournoises. La thèse la plus répondue est celle des difficultés financières de la société, qui culminent à près de 50 milliards de dirhams de dette (selon le Chef du gouvernement) et l’ardoise ne cesse de s’alourdir (pénalités, intérêts et surestaries…). Mais de l’autre côté, on soupçonne une cabale menée par les distributeurs et les banques bloquant le plan de restructuration de la dette de la société et empêchant l’arrivée de nouveaux investisseurs dans son tour de table. Selon une source bien placée au sein de la société, « le GPM n’ayant pas digéré l’entrée de la SDCC sur le marché de la distribution, a commencé à user de pratiques déloyales ». Même son de cloche chez le Secrétaire général du syndicat des industries du pétrole et du gaz, Lhoucine El Yamani, pour qui « la dégringolade de la Samir qui se poursuit depuis des années est en fait un secret de polichinelle ». « Tout le monde savait que la raffinerie sombrait et tout le monde était dans le déni », nous a-t-il confié. Selon lui, l’une des armes utilisées par les distributeurs dans le bras de fer avec Samir était « le dumping ». « Les distributeurs ont inondé le marché sans aucune justification, et face à cela les autorités sont resté les bras croisés », assure-t-il. Pour le syndicaliste, cela n’empêche pas que « la responsabilité dans le dossier de la Samir est partagée entre l’Etat marocain et l’investisseur principal ». L’Etat n’a pas « assumé sa responsabilité de contrôle de l’exécution du cahier de charge de la privatisation mais également de celui de la convention d’investissement signée entre le gouvernement et le raffineur en décembre 2004 ». Cette logique de laisser faire devait buter immanquablement sur un problème qui a pris d’autres dimensions. De l’autre côté, ajoute le syndicaliste, « l’actionnaire principal s’était engagé à injecter des capitaux pour la modernisation de l’outil de production, ce qui n’a pas été le cas ». Pis, ajoute ce militant de la CDT, « il a eu recours aux capitaux propres de la société et aux crédits pour financer les plans d’investissement ». Résultat des courses, l’Etat est invité à « reconnaitre son échec en ce qui concerne la privatisation de la Samir ».

L’Etat responsable
Ni les distributeurs, ni l’actionnaire principal ne veulent du bien pour le raffineur et partant pour l’économie nationale. Non pas parce que ce puissant groupe d’influence se bat pour ses intérêts ou parce que l’investisseur principal soit mal intentionné, loin de là. Mais plutôt parce que dans le monde des affaires, aucun autre intérêt ne prévaut sur celui des actionnaires. L’erreur fondamentale d’analyse et de stratégie commise par l’Etat était de mettre un monopole (Samir et SCP) entre les mains d’investisseurs étrangers. A l’époque post programme d’ajustement structurel (PAS), les privatisations battaient leur plein. Durant la première moitié des années 90, les deux structures étaient considérées comme stratégiques. D’ailleurs les deux raffineries ne furent inscrites sur la liste des privatisations qu’en 1995. «La politique libérale, les contraintes budgétaires, l’impératif de modernisation –accords avec l’UE obligent- mais aussi les intérêts personnels de quelques commis de l’Etat ont fini par l’emporter sur la thèse de la notion stratégique du raffineur » rappellent d’anciens cadres de Samir. A leurs yeux, « c’est l’artisan de la privatisation qui avait semé les graines des problèmes actuels »,. D’abord parce l’homme en question qui disait que « l’Etat allait jouer son rôle de régulateur», avait cédé, en 1997, à Corral sur « la libéralisation après 5 ans» tout en défendant le report de la libéralisation en 2002». Le nom d’Abderrahman Saaïdi est lâché puisqu’il devint en 2001 DG de la filiale de Corral. Selon ce cadre proche d’Abderrafie Menjour directeur général de la Samir à l’époque, A. Saaïdi ramait à contre courant. « Il était le seul à défendre le choix de la privatisation tandis que Menjour, ardent militant d’une présence des investisseurs nationaux dans le raffinage, mettait les mains et les pieds pour que l’Etat sauvegarde les intérêts de tous ». L’architecte de la privatisation a également réussi à obtenir, en 2002, auprès du gouvernement d’Abderrahman El Youssoufi l’acquis du démantèlement progressif des droits d’importation des produits raffinés (10% annuellement) jusqu’en 2009, date de la libéralisation totale du secteur. Après quatre ans aux commandes de la Samir, A. Saaïdi fut remplacé par Jamal Baamer. Ce saoudien d’origine yéménite, tout comme son mentor le cheikh Mohammed Houssine Al Amoudi, a gardé la même méthode « basée sur les privilèges et autres concessions arrachées auprès du gouvernement ». L’arrivée de J. Baamer à la direction de la raffinerie intervenait juste avant la signature de ladite convention d’investissement d’une valeur estimée à plus de 6 milliards de DH. Ce n’est que 2 ans après la signature de la convention par Driss Jettou, premier ministre de l’époque, que Samir avait bouclé le financement grâce à un investissement de 3,5 milliards de dirhams. Et ce, malgré le fait que Saaïdi (2001-2004) avait laissé plus de 2 milliards d’excédent.
Emasculé par la libéralisation du secteur et par l’absence de loi sur la régulation du secteur, l’Etat ne pouvait rien faire pour la préservation du raffineur à la dérive. L’épreuve de force d’aujourd’hui risque d’écraser sur son chemin les milliers d’emplois directs et indirects outre les petits porteurs.

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