Repli identitaire & dérives puristes: Malaise sociétal

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Les Marocains s’accommodent mal des dérapages que suscite une « mal-pensance » affublée de la dimension religieuse. Et ils le font savoir. Mais est-ce suffisant pour
expliquer l’émergence de ces épiphénomènes qui se focalisent sur le rejet de l’autre pour la simple raison qu’il est accoutré différemment ? Le repli identitaire, cultivé des années durant en hors sol, a tendance à s’enraciner. Il faudra y prendre garde au regard des périls que cela engendre pour le pays et pour sa stabilité. Daech est à l’affût.

Faut-il s’étonner de voir la société marocaine tiraillée jusqu’aux déchirements autour de questions considérées comme relevant du « désordre moral » ? Faut-il s’offusquer de constater que dans ce pays qui prône un islam quiétiste, ouvert et tolérant, des femmes sont mises au ban de la société si elles ne sont pas sauvagement agressées pour le port d’habits jugés « indécents » ? Faut-il fermer les yeux sur les débordements des foules promptes à s’enflammer pour des affaires relevant de « la perversion sexuelle » ?
Non et mille fois non ! Car tous ceux qui suivent de près l’évolution de la société marocaine ont eu à constater les dérives de plus en plus palpables du repli identitaire. Tel est le fruit de plusieurs années d’une gestion lâche de l’évolution du discours religieux. Un discours qui persiste à distiller, même dans les prêches du vendredi, pourtant canalisées par le ministère des Habous et des affaires islamiques, les sentiments de la haine nourris à l’endroit des chrétiens et des juifs. Tout en louant les bienfaits du djihad que tout bon musulman est appelé à entreprendre. Rares sont les imams qui prêchent la concorde entre les divers peuples tout en appelant à respecter les autres, tous les autres. Rien d’étonnant à ce que les prédicateurs qui font grand cas de la révélation persistent indéfiniment dans cette voix, sans issue. Car la tare réside au niveau de leur formation forgée essentiellement au feu de l’apprentissage par cœur des «leçons toutes faites », et c’est le comble de la culture du «Naql», plutôt que sur le recours à la raison pour décortiquer les bases d’un dogme mis à mal par l’évolution de la société. Et là, comme l’ont relevé il y a plus d’un siècle de cela toute une élite arabo-musulmane qui nourrissait l’espoir d’une renaissance de la Ouma, c’est la défaite du recours à « Al Aql » qui est ainsi consacrée. Nos imams persistent donc à user et abuser de la même « boîte à outils » que des ancêtres lointains ont pu adapter, en leur temps, pour rester à jour. Sans se soucier de la moindre actualisation d’un discours vermoulu qui a fait son temps. Pour que la société change, il faut oser la libérer de ce cordon ombilical qui alimente les torrents du sous-développement qui remportent tout ce qui est valable sur leur passage dévastateur. Jamais le discours religieux n’a exigé autant d’efforts de la part des exégètes. A l’heure où Daech s’est révélé capable non seulement de produire sa lecture exclusiviste de l’Islam, mais promet la destruction de tous les Etats encore debouts sur l’échiquier arabo-musulman pour réinstaurer le Califat. D’ailleurs, rien d’étonnant à ce que le Maroc aussi soit la cible de ce groupe terroriste qui n’a ni foi ni loi… Si l’on excepte, bien sûr, la culture paroxystique du djihad, le culte du sacrifice et le règne par la terreur. Le ministre de l’Intérieur n’a-t-il pas fait état de la guerre menée à l’échelle nationale pour limiter les dégâts d’une telle culture du suicide ? Pas moins de 30 filières de recrutement de djihadistes ou de cellules qui s’apprêtaient à livrer bataille ont été démantelées depuis 2013. Bien entendu, la veille et l’anticipation dont font preuve les services concernés sont la clé du succès dans cette guerre ouverte contre le terrorisme. Ce qui n’a pas empêché le Maroc de figurer parmi les pays où le djihadisme a trouvé le terrau approprié. Pas moins de 1350 marocains ont rejoint, selon les chiffres officiels, les zones de conflit qui ensanglantent le Machrek… Alors que dans le chaudron libyen, nul ne saurait évaluer le nombre de nationalités qui ont rejoint les rangs des divers groupes djihadistes qui alimentent le chaos régional.
Il ne faut pas croire que le pouvoir d’attraction que représente l’internationale djihadiste pour les jeunes et les moins jeunes ira en diminuant. Le processus complexe du lavage des cerveaux mené de main de maître par la nébuleuse terroriste réussit justement là où la raison n’a pas de pouvoir. Et c’est à ce stade là que la réforme du système éducatif s’avère des plus impérieuses au regard des défis d’instabilité auquel le Maroc est confronté directement ou non. Rien ne doit être laissé au hasard dans ce qui s’apparente, aujourd’hui, à une refonte de la géopolitique régionale. D’autant plus que tout observateur averti aura eu à mesurer combien restent fragiles les alliances aussi fortes que celles que l’on affublait du terme stratégiques. Lorsque les intérêts commandent le lâchage d’un allié, tout est fait pour hater les transformations pré-programmées. Et dans cette progression là, il ne faut pas baisser la garde. Bien au contraire, l’anticipation des dangers actuels et futurs commande de mieux amarrer l’îlot de stabilité que re présente le Maroc. Et dans cette vaste opération d’anticipation, il faut saluer à son juste titre la volonté exprimée par la plus haute autorité du pays de promouvoir cet islam du « juste milieu » auprès de nos partenaires africains déjà en bute à l’avancée du wahhabisme. Mais ce n’est là, à n’en point douter, qu’une partie de la réponse attendue sur la voie de la réforme de la société. Le meilleur paravent contre les dérives suicidaires reste lié intimement à la promotion de la démocratie et de ses valeurs universellement reconnues. Et dans ce processus là, nul besoin de rappeler l’importance que revet la promotion de la femme et de ses droits inaliénables. Bien entendu, il ne s’agit pas là juste d’un saupoudrage législatif et/ou réglementaire plus qu’il n’est question de faire valoir auprès de la société des implications que tout engagement charrie dans son sillage. Il faut faire preuve de pédagogie pour que les ruptures induites par toute transformation sociale soient partagées par l’ensemble de la communauté. A ce niveau-là, il faut croire que l’enjeu est capital puisqu’il incite à imaginer les outils permettant de vaincre les résistances. Celles que dressent comme autant d’embûches les adversaires d’un pays ouvert, moderne, tolérant et acteur agissant en matière d’altérité. Autant dire qu’il s’agit-là de mettre en place les ingrédients d’une révolution sociale tranquille à même de garantir ce « vivre ensemble » que les Marocains ont le droit d’exiger loin de toutes les excommunications intempestives et autres formes de rejet que rien ne légitime.
Le pays est encore au milieu du gué. Les tensions continueront à alimenter le subconscient collectif tant que le récit national, à imaginer sur la base d’une démocratie globale, n’est pas encore bien assimilé. C’est ce que laisse entendre, fort malheureusement, la gestion des libertés, pour le moins chaotique, dont fait preuve l’actuel gouvernement. Le meilleur exemple nous provient du projet de code pénal que le ministre de la Justice et des libertés tente de promouvoir. Un projet des plus liberticides. Rien d’étonnant, dès lors, de constater la survivance d’une culture passeiste au sein d’une partie de la classe politique en déphasage. La promotion de la culture de la vertu, avec un habillage religieux, est symptomatique de l’incapacité de cette composante de la société à assimiler l’air du temps. Celui qui dicte une autre approche centrée sur l’humain et sur ses droits fondamentaux inaliénables. On est encore loin d’accepter le partage des différences, celles qui font le cumul de la richesse de toute nation. Car même lorsqu’on dispose du pouvoir, en partie comme en totalité, on n’impose pas. Telle est la règle élémentaire de la démocratie. Celle qui fait grand cas de la majorité, bien sûr. Sans pour autant écraser, au passage, la minorité. Le PJD a encore bien des leçons à apprendre dans l’exercice du pouvoir. Passée la période de la fascination, réussira-t-il le pari de couler dans le moule de la démocratie ? Car in fine, le populisme a aussi ses limites au-delà desquels nul ne saurait s’aventurer sauf à vouloir taquiner la queue du diable. Le MUR, ce bras idéologique de cette formation islamisante, a tendance à l’oublier. C’est ce qui fait le lit de tous les débordements. Comme à Inezgrane et dans bien d’autres bourgs et cités.

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