Situation économique : Fragiles équilibres

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Balancing stones

Après s’être montrée résiliente durant la difficile période de l’après-crise 2007-2008, l’économie nationale est devenue de moins en moins rassurante ces dernières années. Seul le gouvernement nage à contre-courant et tente de rassurer via un discours anesthésiant. Exercice d’une fatuité déconcertante à l’heure où une thérapie de choc doit être menée pour que les rouages de l’économie tournent à rythme soutenu.

Essoufflement du modèle de croissance, chômage endémique, endettement insoutenable, effritement du pouvoir d’achat, décélération de la demande intérieure (moteur de la croissance), industrie en berne, défaillances incessantes des entreprises, surtout les PME et TPE, investissement peu rentable, bourse qui décroche… Voilà autant de voyants dans le rouge qui ont de quoi alarmer tous les acteurs dans le poste de pilotage. Et pourtant, le gouvernement Benkirane persiste à naviguer à vue. Si les « warnings » émis par les différentes institutions nationales ont pullulé au cours des trois dernières années, le dernier en date, le rapport 2014 de Bank Al Maghrib (BAM), est particulièrement inquiétant. Le tableau ainsi brossé est des plus sombres et n’augure rien de rassurant pour l’économie nationale.

DECROCHAGES
Optant pour une politique de l’autruche, l’Exécutif persiste à refuser de regarder en face la réalité, se contentant de surfer sur la vague de « l’amélioration conjoncturelle des équilibres ». Une amélioration en trompe l’œil qui est, pourtant, loin d’être la résultante des politiques publiques. Le fait qu’il y ait eu des progrès réalisés sur le plan des équilibres ne doit pas dissimuler le fait que la croissance « continue d’être rythmée par les conditions climatiques ». D’autant plus que ladite amélioration demeure « conjoncturelle » nous a confié l’économiste, Mohammed Chiguer pour qui cette embellie est attribuable essentiellement à des « variables exogènes » (lire entretien). Même son de cloche dans le rapport de BAM qui souligne que « l’ensemble des évolutions constatées indique que (…) l’économie nationale est restée en 2014 sur un palier de faible croissance avec une absence de signes tangibles d’un dynamisme global générateur de richesses et d’emplois ». La preuve : l’économie nationale n’a généré que 21 000 emplois, soit la deuxième plus faible création au cours des quatorze dernières années. Pis, l’industrie nationale en a détruit 37000, selon le HCP… Pas de quoi désarçonner le Chef de l’Exécutif qui se soucie peu des variables exogènes sur lesquelles un modèle économique ne peut pas capitaliser. A. Benkirane préfère invoquer la « bénédiction de Dieu ». Croyant en sa bonne étoile, le patron de l’Exécutif s’est mis, récemment, à énumérer les aspects de cette bénédiction divine qui va de « la chute des prix du pétrole à la pluviométrie exceptionnelle…». Et pourtant, au lieu de « corriger les irrégularités, non résolues par le passé» pour lesquelles « son gouvernement a été choisi par Dieu », il s’en remet à lui pour que cette clémence se poursuive. « On aura de la pluie, si Dieu le veut, cette année et en 2016 », a-t-il déclaré au lendemain de la présentation du budget exploratoire 2016 par le HCP. C’est avec ces mots qu’il a voulu remettre en doute la prévision de croissance du HCP pour 2016 en qualifiant les pronostics d’Ahmed Lahlimi de « déclarations tendancieuses ».

SIMPLISME
Dans la même logique politicienne, le ministre de l’Economie et des finances, Mohammed Boussaid, va plus loin en estimant que l’économie nationale est en bonne santé. Voire qu’elle est en « transition et qu’un nouveau modèle de développement porté par l’Export est en train d’émerger ».
Le ministre RNIiste s’est adonné à un raisonnement simpliste pour arriver à cette conclusion unique dans son genre. Parmi les aspects de cette transition, il a cité, entre autres, l’ouverture progressive de l’économie nationale avec un « taux de 63,6% en 2014, au lieu de 51,2% en l’an 2000 » et le changement de la structure des exportations imputé à la montée en puissance des métiers mondiaux du Maroc. S’exprimant, récemment, lors d’un débat organisé par un journal de la place, le ministre a fait grand cas de « l’autonomisation de l’économie vis-à-vis des aléas du climat ». Selon lui, la VA agricole est moins marquée par la volatilité, liée aux conditions climatiques, qu’elle ne l’était par le passé grâce à la mise en œuvre du Plan Maroc Vert !». Boussaid a poussé plus loin en considérant que l’économie nationale connait «une diversification des moteurs de croissance», qui se manifeste par une inflexion de la demande intérieure qui tirait la croissance, à partir de 2012-2013 en faveur de la demande extérieure ! ». Ce raisonnement rudimentaire, voire superficiel, a suscité l’ironie de l’économiste M. Chiguer qui estime que le ministre « prend les vessies pour des lanternes. Il fait de son illusion une réalité, en croyant que la demande extérieure va tirer la croissance au lieu de la demande interne », se moque-t-il.

THERAPIE DE CHOC
Contrairement à M. Boussaid, le Wali de BAM, fidèle à son franc-parler et à son analyse objective, considère qu’il est naturel au regard de la situation actuelle de se demander « dans quelle mesure les nombreuses stratégies sectorielles, lancées en majorité depuis plus de 5 ans, ont pu atteindre leurs objectifs et produire les synergies et l’élan nécessaires pour enclencher une véritable transformation structurelle de l’économie et accélérer le rythme de la croissance ». Abellatif Jouahri ne se leurre pas lorsqu’il constate « la lenteur de la dynamique économique, en dépit de la volonté et des efforts déployés »… Une situation qui interpelle « sur ses raisons et ses retombées sur le développement humain ».
La patron de la Banque centrale pousse plus loin ses critiques en rappelant que « s’il y a un domaine où l’écart entre les ambitions et les réalisations tangibles est inquiétant, c’est bien celui de l’éducation et de la formation ». A ses yeux, « la dégradation continue qu’il connaît représente un handicap majeur pour le processus de développement dans sa globalité », martèle-t-il tout en regrettant le fait que c’est « une réalité qui nous éloigne de la trajectoire vers l’émergence tant ambitionnée pour notre pays ». La solution face à l’échec des tentatives de réforme, selon lui, réside dans « une thérapie de choc où toutes les parties prenantes devraient réaliser qu’au-delà des intérêts catégoriels, c’est l’avenir de notre pays qui est en jeu ».
En attendant l’administration de cette thérapie de choc prônée par le régulateur, l’économie nationale a d’innombrables maux qui la perturbent. Reste à savoir par quoi il faut commencer. Toujours d’après BAM, il n’y a pas que l’éducation qui est en panne, mais l’investissement dans sa globalité. Quoique le taux d’investissement soit en baisse durant les dernières années (29,4% de PIB en 2014 contre 30,3% en 2013 et 32,6% 2012), il reste l’un des plus importants à l’échelle planétaire. Cependant, « ses résultats restent bien en-deçà des espérances aussi bien en termes de croissance que d’emplois », indique-t-il. Le PIB non agricole est revenu d’une croissance de 4,8% entre 2000 et 2008 à 3,1% durant les dernières années provoquant, ainsi, une persistance du chômage à des niveaux élevés en milieu urbain et en particulier parmi les jeunes (4 sur 10). Ne se contentant pas de critiquer acerbement la rentabilité de l’investissement public, le rapport de BAM va plus loin en considérant que « cette problématique du niveau de rendement concerne également les investissements directs étrangers (IDE)». Se basant sur le niveau important des sorties au titre des dividendes, qui ont commencé à impacter sensiblement la balance des paiements (15 milliards de dirhams (Mrds Dhs) pour un flux d’IDE de 36,5 Mrds Dhs en 2014), il a remis en cause les incitations accordées aux IDE. Elles devraient, selon BAM, être évaluées sur la base d’une analyse coût/bénéfice rigoureuse pour s’assurer de leur apport pour le pays.
Un point de vue partagé par M. Chiguer qui appelle à l’élaboration d’une balance entrée/sortie propre à chaque secteur afin d’évaluer sa rentabilité. Saad Belghazi n’apprécie que peu les envolées du patron de BAM. Cet économiste estime que l’institution financière dirigée par A. Jouahri est la mieux placée pour trouver ce couple coût/bénéfice. « Ce sont eux qui doivent trouver ce couple… C’est leur mission. Ils doivent proposer une politique dans ce sens», martèle-t-il. Et de tenter de clouer le rivet en s’interrogeant sur les raisons d’un tel désengagement des responsables de leurs mission (lire entretien).

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